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DÉBATS
L'affabulation antifreudienne la haine de l'inconscient
10 Mai 2010 par Paul-laurent Assoun réagit au livre de Michel Onfray*.
a dénonciation de la psychanalyse comme une fiction et de la pensée de Freud comme une supercherie est aussi vieille que la psychanalyse elle-même.
L'ouvrage de Michel Onfray n'en est que le dernier avatar. On a eu les attaques contre, La Scolastique freudienne de Pierre Debray-Ritzen, Le Livre noir de la psychanalyse, les dénonciations de Mikkel Borch-Jacobsen, voici le temps d'une prophétie fulminante de style nietzschéen : «l'idole», pour l'auteur, c'est Freud dont le «crépuscule» est annoncé. Freud soulignait que la psychanalyse ne se prête pas aux «utilisations polémiques», étant beaucoup plus attentive à faire avancer le réel, plus urgent que tous les discours. Reste qu'elle est en état de guerre de résistance, larvée ou déclarée. Sans entrer dans le détail qui demanderait un examen attentif des allégations, il s'agit d'aider le lecteur à se déterminer par rapport à la rumeur d'une imposture liée au nom de Freud. «Qui croire ?», peut-il alors se demander. Trois points nous semblent importants à souligner. L'un touche à la nature de la psychanalyse, comme savoir et expérience ; le deuxième à la tentation chronique du rejet de l'inconscient ; le troisième au véritable enjeu du différend, soit le statut du désir et de la loi. Questions qui concernent la condition actuelle de la psychanalyse – c'est à ce titre qu'elles doivent nous intéresser.La critique à l'emporte-pièce
La première question est de savoir comment il est possible de prétendre réfuter d'un trait de plume (ou d'un ouvrage de 600 pages) un savoir complexe, ouvert au débat et nourri d'une expérience, produit de milliers de pages d'observations cliniques et d'ouvertures métapsychologiques, savoir lui-même en dialectique permanente et même quotidienne – à chaque séance d'analyse ! – avec lui-même. Comment une rhétorique peut-elle ne serait-ce que prétendre mettre à mal ce qui justement n'est pas un «système», mais une pensée en acte et en mouvement (alors que la critique en est, elle, systématique) ? Comment peut-elle le faire sans se référer à la source vive à laquelle elle emprunte ses affirmations, celle du sujet en proie au symptôme ? La psychanalyse ainsi visée est réduite à des affirmations textuelles, réfutées sans égard pour l'argumentation théorique ni l'étayage clinique et à une série d'éléments supposés sulfureux, visant la vie du créateur de la psychanalyse et frisant le ragot – dans la mesure où la personne de Freud est séparée du mouvement même de son oeuvre. La psychanalyse, comme tout savoir, s'offre au débat. Freud note que ce qui convient pour l'aborder, ce n'est pas une adhésion «en coup de foudre», ni un rejet en masse – car il y a aussi des «coups de foudre» de haine –, mais la position vigilante et bienveillante à la fois. C'est pourquoi beaucoup de textes freudiens ont une forme dialoguée, avec un partenaire imaginaire mais nécessaire que Freud appelle «le tiers impartial», celui qui ne mâche pas ses mots, mais examine les avancées de la psychanalyse avec une ouverture pour les faits avancés, et non un procès d'intention. Il faut reconnaître que nous ne le reconnaissons pas dans une telle littérature : ce tiers-là est loin d'être impartial et au lieu de se régler sur le logos, il cherche à porter le doute au coeur même d'un savoir dont il ne veut rien entendre.
Cela fait penser à d'autres discours qui cherchent à porter le doute au coeur d'une réalité : un certain Pérès soutenait au XIXe siècle que Napoléon n'avait pas existé, qu'il était une invention mythologique ! Ce livre prétend nous montrer que la psychanalyse n'existe pas, entendons comme savoir, mais que c'est le produit magique d'une pensée arbitraire. Freud, qui cherche pourtant à s'effacer devant sa «création», s'y trouve inculpé avec un ton de procureur général dont on aimerait savoir la «Cause» qu'il défend. D'où vient que ceux qui ont l'expérience de la psychanalyse se reconnaissent si peu dans ce qui est avancé, qui fait penser à une psychanalyse fabulée afin d'être mieux réfutée ?
C'est que la véracité du savoir freudien s'engage dans son acte, son expérience et, bien entendu, dans son texte dont nous avons montré la dynamique dans notre Dictionnaire des oeuvres psychanalytiques, justement pour qu'une telle pratique de déni soit rendue plus malaisée – en comptant non sur ceux qui sont déjà convaincus et gagnés à la cause analytique, mais sur la bonne foi d'un lecteur attentif à ce qui est dit et élaboré dans les textes freudiens et post-freudiens et d'un sujet qui peut faire le lien avec son propre vécu. Qu'une telle critique aveugle soit possible pointe une difficulté objective. Freud lui-même l'avait signalé, à propos de son étude sur Moïse et le monothéisme, disant avoir «construit un colosse sur des pieds d'argile en sorte que n'importe quel fou pourrait le renverser» – alors même que sa construction doit être examinée en sa logique propre. Quelle joie de détruire le considérable travail freudien comme un château de sable : plaisir d'enfant, certes, mais dérisoire, car ayant «triomphé» magiquement par les mots, reste la réalité de l'inconscient, qui insiste (lourdement !) par le symptôme comme par le rêve et les lapsus. Tout cela que Freud a si bien affabulé que le sujet le reconduit chaque jour et chaque nuit ! De quoi enrager encore davantage : que tout rêveur soit freudien, quel scandale !
Le rejet de la psychanalyse freudienne, couverture du rejet de l'inconscient
L'inconscient, comme le fait (ou la structure), est têtu. Il revient toujours à la même place. Le caractère précieux et génial de l'apport freudien est justement d'aborder ce «continent noir» de la psyché inconsciente en son genre rationnelle, avec réalisme, sans divaguer, tout en assumant le risque de la spéculation face aux énigmes de la psyché. N'est-ce pas une bonne nouvelle que de pouvoir s'orienter dans les dédales de son inconscient, de «ne pas mourir idiot», mais surtout de vivre un peu plus «en accord avec sa vérité psychologique» ? Eh bien, ce n'est pas une bonne nouvelle pour tout le monde ! On sent à la hargne de l'entreprise qu'il ne s'agit pas seulement de discuter – ce qui est ô combien sain – et de contester – ce qui est possible, donc nécessaire –, mais de détruire : qu'il ne reste pierre sur pierre de ce temple maudit ! Le lecteur peut se demander pourquoi tant de haine. Qu'y a-t-il dans la psychanalyse de si dangereux pour certains qu'il faille en dénier la légitimité et surtout – ce qui est plus grave – qu'il faille en nullifier l'objet ?
C'est que le savoir analytique d'un côté est attirant, de l'autre rétif à l'organisation humaine, comme Freud l'avait dit lui-même, le sujet n'aimant pas à se savoir ainsi divisé par des puissances internes. Tout brûlot est bienvenu qui nous débarrasse de ce savoir au fond indésirable. Quel soulagement si Freud était un menteur ! Nous ne serions pas satellisés par notre vérité pulsionnelle. Or, il faut s'y faire, il a «lâché le morceau» ! Le caractère injuste et fou de ces critiques est de se représenter cet homme qui plaçait la véracité et le courage en valeurs absolues (au-dessus de l'intelligence) et qui se défiait comme de la peste des «visions du monde» qui ont réponse à tout, comme le tenant d'une vision pansexualiste moniste (stéréotype répété à l'envi). Ce qui ne l'empêchait pas d'avoir lui-même ses symptômes (il est mort d'un symptôme nommé tabac), ses tâtonnements, mais surtout une passion de corriger ses propres acquis (contre les psychanalystes même !) et de chercher «non ce qui est plus avantageux, mais ce qui se rapproche de la mystérieuse réalité». Quel contraste avec les phraseurs ! Freud détestait «la majorité compacte» dont parlait Henrik Ibsen, celle des conventions et des consensus, mais aussi ceux qu'il appelait «les originaux au mauvais sens du terme», ceux qui forgent leur originalité dans l'outrance de la critique et l'édification d'un petit système personnel. Le succès de mauvais aloi de cette négation du réel inconscient pourrait provenir de ce qu'elle donne alibi à l'envie de revenir sur ce pas décisif et de déboussoler une «idole» (là où il y avait seulement un homme de vérité).
La haine du symbolique, ressort de « l'antipsychanalysme »
Il semble y avoir un enjeu plus caché et plus déterminant dans cette détestation de la psychanalyse : c'est ce qu'elle nous montre un sujet désirant confronté à la culpabilité et à la loi. Pour lui permettre de s'en débrouiller certes et ne pas s'y enfoncer.
Mais les philosophies hédonistes, telles que celles que professe l'auteur, qui prônent l'adhésion joyeuse de l'homme à son être et à son appartenance terrestre – programme a priori réjouissant – y trouvent un os de taille. Car enfin on peut se demander pourquoi Freud devient l'enjeu d'une telle allergie déclarée à la face du monde. Qu'y a-t-il en son projet d'inavalable ? La véritable haine pourrait avoir pour objet, au-delà de la création freudienne, ce qui est abhorré comme le préjugé de la loi, celle qui, pour ces prêtres de la jouissance terrestre – qui justement l'idolâtrent – viennent, à leurs yeux, nous empoisonner l'existence. Le vrai Nietzsche n'allait pas dans ce sens, comme nous l'avons montré en en reconstituant le dialogue des oeuvres et des projets. On retrouve ce raisonnement dans des familles idéologiques diverses, dans certaines polarités extrêmes notamment, curieusement convergentes. Si elles sont inassimilables entre elles pour le reste, elles s'accordent sur une haine du symbolique et curieusement du sexuel, en tant qu'il ne réduit pas à une émulsion existentielle ou hédonique, mais pose la question du sujet et de sa prise dans la loi et le rapport à l'autre. C'est peut-être ce qu'entendait Freud quand il liait la résistance à la psychanalyse à l'antisémitisme adressé à sa personne – soupçon dont on peut lui laisser la responsabilité, mais qui fait réfléchir à cet enjeu complexe du symbolique et de la haine qu'il génère.
Reste la question du destin de ce genre de psychodrames éditoriaux. Tout sujet confronté à la réalité de sa souffrance, se confrontant à l'expérience analytique – avec toutes ses difficultés, ses échecs et ses succès –, n'a guère usage de textes qui ne triomphent pas les mots d'un réel qui revient obstinément à la même place. Qui parvient à rejeter son inconscient réalise certes une bonne opération dans l'immédiat, mais les effets s'en font fatalement sentir : au-delà de la psychanalyse, que valent une philosophie et un savoir de l'homme qui mutilent la réalité humaine de l'inconscient ? Pas plus qu'une idéologie. Enfin l'incantation au plaisir se heurte à d'étranges paradoxes bien humains, qui réintroduisent la «pulsion de mort», fait anthropologique qui est d'ailleurs tout sauf un hymne à la mort, soit une lucidité sur le fait qu'est actif en l'homme un «au-delà du principe de plaisir», insupportable aux hymnes au bonheur. Enfin le regret le plus vif que laisse ce type d'ouvrage, c'est encore l'existence d'un véritable débat épistémologique avec le savoir de l'inconscient, bref d'une critique qui tienne le coup. Il augmente la nostalgie d'un Ludwig Wittgenstein, critique de la psychanalyse précis, d'autant plus avisé qu'il plaçait la barre de la critique là où elle exerce son tranchant : que «Freud est l'un des rares auteurs dignes d'être lus». C'est une fois cela reconnu que la critique peut s'exercer, sans mâcher ses mots, sur le savoir, le langage, la vérité et leur transmission. Toute autre démarche n'est que critique vaine, ce qui donne une impression de «gâchis des pouvoirs de pensée».
*Le crépuscule d'une idole. L'affabulation freudienne.
À lire
Freud et WittgensteinPaul-Laurent Assoun
Éditions PUF, collection Quadrige.
Freud et NietzschePaul-Laurent Assoun
Éditions PUF, collection Quadrige.
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