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DÉBATS
L'angoisse, vérité du désir
13 Octobre 2011 par Paul-Laurent Assoun
L'angoisse est une expérience qui n'est épargnée à personne. Objet naturel de l'intérêt des philosophes, la psychanalyse l'interroge comme objet privilégié du savoir de l'inconscient.
C'est probablement chez Søren Kierkegaard, le philosophe danois du XIXe siècle, que l'angoisse est apparue non seulement comme un moment important, mais comme celui qui est existentiellement révélateur de l'être, de ce qu'il nomme «subjectivité». La métaphysique a donc aperçu que l'angoisse n'est pas seulement un phénomène psychologique, mais un moment de vérité du sujet. Encore convient-il d'introduire l'hypothèse de l'inconscient pour comprendre ce que l'angoisse dit du sujet. L'angoisse constitue une expérience éprouvante qui semble défier la compréhension. Et pour cause : le sujet en proie à l'angoisse se ressent lui-même comme soudainement énigmatique à (et pour) lui-même. Voilà d'emblée le trait distinctif de l'angoisse, expérience étrange et même d'étrangeté, qui surgit ex abrupto pour rompre la continuité de la vie psychique. La psychanalyse intervient comme toujours quand apparaît dans le vécu et l'agir humains un point opaque. Voilà donc un objet privilégié du savoir de l'inconscient. La contribution freudienne apparaît là essentielle, comme nous l'avons montré ailleurs (Pause Santé n°4). Mais il faut commencer par décrire ce qui se passe dans cette expérience aussi concrète qu'énigmatique. Il suffit pour cela de se référer au vécu angoissé de quiconque. Il s'agit ici non des anxiétés banales, mais des véritables accès d'angoisse.
Une peur sans objet
Qu'il soit confronté à une lente et implacable angoisse ou à une «attaque d'angoisse», le sujet bascule d'un moment à l'autre dans une sorte d'autre monde comme à distance de la réalité familière habituelle. Nous l'avons non fortuitement rencontrée dans l'expérience des phobies (Pause Santé n°6). Mais on le verra, la phobie, si pénible soit-elle, est une tentative d'organiser l'angoisse face à une menace désignée, l'objet ou situation phobique, au-delà de la panique. Plaçons-nous en deçà, dans la situation et à l'épicentre du vécu de l'angoisse. Le sujet confronté à l'angoisse se trouve confronté et même «affronté» à une peur qui a pour caractéristique de ne pas avoir d'objet désigné ni déterminé. C'est en quelque sorte une peur intransitive, sans complément d'objet. Le sujet devient peur. Peur de quoi ? C'est justement ce qui lui demeure masqué. Freud présente la trilogie de la peur (Furcht), réaction face à un danger surgissant dans la réalité, de l'angoisse (Angst : terme qui, en allemand, peut signifier également peur et angoisse) et de l'effroi (Schreck) qui désigne le fait d'être confronté brusquement à un danger inattendu (Inhibition, symptôme et angoisse, 1926). Confronté donc à un danger pressant et oppressant mais sans visage, le sujet semble dépossédé de lui-même. Comme si un autre (ou un Autre) mystérieux avait barre sur lui. En conséquence de quoi il se sent douloureusement étranger à lui-même tant que dure l'angoisse qui a pour caractéristique justement de sembler ne pas avoir de fin… S'il a peur, c'est d'être ou d'exister, en ce moment précis. Il ne peut guère en dire plus. L'angoisse s'invite chez le sujet comme un hôte assez familier pour qu'il le reconnaisse et assez étranger pour qu'il se sente comme exilé de lui-même. On comprend que l'angoisse soit… angoissante pour le sujet qui a l'impression de perdre le contrôle sur lui-même en se branchant sur une «chose» sans visage mais qui le dévisage fixement. Le sujet angoissé est à la fois enfermé en lui-même comme en une geôle et trop ouvert, exposé, à la fois dedans et dehors. Il est à la fois terriblement seul et capturé par un Autre mystérieux qui ne le lâche plus. Voilà une position fortement inconfortable…Tableau clinique de l'angoisse
Dans l'étymologie du mot «angoisse», dérivé du latin «angustia», se trouve indiquée l'idée d'un resserrement, soit d'une zone étroite, d'un défilé. L'angoisse suppose en effet une gêne, une difficulté respiratoire. On se souviendra que la naissance se marque par l'entrée violente de l'air dans les poumons – développée dans Le Traumatisme de la naissance (Otto Rank, 1924). Le sujet angoissé se sent de fait fortement oppressé. L'angoisse touche donc le corps de plein fouet. Le sujet angoissé se sent pris à la gorge par un sentiment violent d'occlusion – ce que la médecine a décrit comme resserrement douloureux de «l'épigastre».Considérée de plus près, grâce à Freud, la description du processus d'angoisse recèle un «cocktail sensori-moteur» complexe. D'une part, le sujet ressent des décharges motrices à l'intérieur du corps qui semblent ne pas devoir cesser; d'autre part, des sensations diffuses qui accompagnent ces mouvements. Avec, dominant le tout, ce qui donne le ton fondamental de l'angoisse, un sentiment fortement désagréable. Freud remarque très justement qu'il y a une note de l'angoisse indéfinissable, qui fait qu'on la distingue de tous les autres états de malaise. On reconnaît le goût de l'angoisse, alors qu'on peinerait à le définir. Le sujet peut seulement dire à la rigueur qu'il est angoissé.«L'affect des affects»
On comprend que le sujet se trouve absorbé dans un affect, une pensée et une action qui suspendent l'agir habituel, absorbent toute autre pensée et aspirent les autres sentiments. Freud l'appelle «l'affect des affects», l'affect étant une décharge, la représentation étant ici aveugle. Cet affect d'angoisse a le pouvoir de s'isoler du «fleuve» de la vie psychique. Il s'agit donc d'en reconnaître en quelque sorte le caractère éminent. Reste que le sujet fait là l'expérience de l'impuissance, liée à la passivité – puisqu'il endure une puissance mystérieuse qui semble le contraindre à aller où elle veut, mais on ne sait où! C'est un sur-place interminable, avec la sensation de mouvements intérieurs. Pourtant cela vient bien du sujet lui-même, de façon immanente. D'un côté le sujet éprouve un manque cuisant, donc une absence, mais de l'autre, et surtout, il ressent une sur-présence. Lacan dira que le sujet ne peut plus «s'appuyer sur son manque». D'où une sensation de détresse. L'angoisse désigne au sens moral une grande affliction liée à une inquiétude : c'est donc à la fois l'idée d'un danger et d'une tristesse.
comme soudainement énigmatique à (et pour) lui-même.
La pulsion et l'angoisse
Comment la psychanalyse intervient-elle pour situer le lieu psychique de l'angoisse plutôt que de s'enliser dans une spéculation existentielle? Revenons à cette impression vécue par le sujet angoissé que ce séisme interne ne va pas cesser (ce qui constitue son aspect le plus inquiétant). À la façon de la douleur et surtout de la pulsion, le sujet ressent une tension, espèce d'excitation interne qu'il ne peut fuir et qui s'éternise. En premier lieu, la psychanalyse met l'angoisse en lien avec la pulsion, cette poussée psychique qui a sa source dans le corps et cherche à se satisfaire au moyen d'un objet. C'est comme si le sujet angoissé détectait en lui un mouvement intérieur qu'il ne peut fuir. L'angoisse peut naître d'un événement externe, mais l'épicentre en est un événement interne, de nature pulsionnelle. Il est livré à ses pulsions qu'il éprouve comme dangereuses. Autrement dit, le sujet s'angoisse fondamentalement de sa pulsion. Bref, le sujet angoisse là où il désire. La peur, elle, se limite à une crainte pour l'auto-conservation, qui va jusqu'à la crainte de perdre la vie. Dans l'angoisse, c'est le désir qui est en jeu. Mais comme il s'agit d'une sensation éminemment désagréable, il faut supposer que le sujet éprouve ce mouvement pulsionnel et désirant comme un danger intérieur non identifié. C'est là que l'on rencontre l'importance de la sexualité dans l'expérience d'angoisse.La «névrose d'angoisse»
Freud, dans sa première théorie, identifie la notion de «névrose d'angoisse». Ce syndrome caractérisé par l'attente anxieuse et une série de symptômes psychosomatiques (vertige) renchérit sur l'idée de neurasthénie. Freud en faisait d'ailleurs le vécu électif des «veuves» et des «vierges» et de tout sujet se trouvant dans une précarité de satisfaction! La non-satisfaction sexuelle crée une innervation qui produit l'effet d'angoisse. Il s'agit donc en première approximation de l'affect lié à une frustration, mais qui s'ignore éventuellement comme telle. Autrement dit, le sujet s'angoisse de cette non-décharge. Les effets de tension que l'on a évoqués trouvent là une première explication. Il y a des décharges qui se produisent à la place, comme pour exprimer une satisfaction vide. L'angoisse est donc paradoxalement le moyen de mener une vie sexuelle «psychique» insatisfaisante, mais c'est bien aussi une manifestation pulsionnelle par défaut.
Il ne peut guère en dire plus.
Le «sentiment de l'Autre»
Ce premier niveau centre la question de la sexualité dans l'angoisse, mais s'avère insuffisant. L'angoisse n'est pas seulement un phénomène fonctionnel. Le sexuel est le lieu même du conflit psychique, symbolique, dans la mesure où il puise ses racines dans l'expérience infantile qui culmine avec le complexe d'Œdipe. C'est ce qui fait que le sexuel est le lieu chronique d'une angoisse. Il faut remonter à la genèse de l'angoisse. Celle-ci prend sa source dans la douleur de la séparation, celle qui apparaît avec la relation à la mère, quand l'enfant s'avise qu'il peut la perdre de vue, en sorte que ses besoins peuvent être insatisfaits. Mais justement l'angoisse suppose la réalisation de la perte. C'est ce qui explique que, dans l'angoisse, le sujet éprouve à la fois une extrême solitude – l'angoisse est a priori ce qui ne se partage pas – et une grande dépendance envers l'Autre. Reste une dimension symbolique complexe: la castration. C'est elle qui rend compte du fort sentiment d'impuissance de ce vécu.Le «signal d'angoisse»
Dans ce que l'on appelle sa «seconde théorie de l'angoisse», consignée dans Inhibition, symptôme et angoisse, Freud va affiner sa dialectique de l'angoisse en la situant justement entre l'inhibition et le symptôme et en soulignant sa fonction dynamique. L'angoisse prend sa mesure comme situation psychique. À côté de «l'angoisse automatique», qui fait que la libido insatisfaite se transforme en angoisse (comme le «vin» en «vinaigre»), il y a lieu de faire place au sujet de l'angoisse, pris entre le ça et le surmoi. Ce qui s'esquisse dans le phénomène d'inhibition, quand nous renonçons à une action qui entraîne avec elle une anxiété. Freud montre que le moi craint ou bien la satisfaction d'une pulsion dangereuse, ou bien des ennuis avec son surmoi. Cela stoppe la montée de l'angoisse, mais limite la puissance d'agir du moi. Le signal d'angoisse résonne dans le sujet lorsque le moi s'avertit qu'une montée pulsionnelle est en train de se produire tel un missile interne : c'est comme une sirène d'alarme. L'angoisse est donc une façon d'entrer en contact avec cette pulsion tout en la refusant.Les «modes d'emploi» de l'angoisse : angoisse et symptôme
L'angoisse, cet état apparemment figé, subit divers destins, ce que l'on peut appeler les modes d'emploi de l'angoisse. > En premier lieu, dans le registre psychopathologique. La fixation du symptôme permet en effet de donner un statut à l'angoisse.> Dans la phobie, se produit une fixation de l'angoisse librement flottante sur un objet déterminé qui est investi de la charge de la concentrer et de la personnaliser. Le sujet agoraphobe ou claustrophobe met en acte l'angoisse sur l'espace dangereux, trop grand ou trop étroit mais toujours menaçant, le zoophobe sur l'animal redoutable. L'expérience est éprouvante, elle comporte peur et tension angoissée, mais cela permet d'éviter d'être confronté à pire, soit l'angoisse brute. Le monde phobique est divisé en deux parties, l'une qui contient l'objet d'angoisse et l'autre qui en est épargnée. C'est une façon de concentrer l'angoisse en peur «polarisée» sur sa «crainte chérie» (Lacan).
> De même, la conversion somatique, dans l'hystérie dite de conversion, le corps est chargé en quelque sorte de mettre l'angoisse au travail par l'organe.
> Dans le rituel obsessionnel, le sujet s'impose des rites étranges dont l'omission suscite l'angoisse. Pourquoi vérifier cent fois que le gaz est fermé alors que le sujet le sait bien? C'est que, s'il ne refait pas la vérification une nième fois, l'affect d'angoisse va surgir. Bref, dans les névroses, le conflit se sert du symptôme pour organiser l'angoisse. Le sujet peut être rationnel et pourtant assujetti à ces comportements compulsionnels, car il s'agit du tribut payé à l'angoisse.
> Sur le versant de la perversion, l'angoisse, expérience douloureuse, peut être utilisée comme voie d'accès paradoxale au plaisir. C'est ce qui rend compte du masochisme, plaisir pris à la souffrance certes, mais aussi mise au travail de l'angoisse. Être livré à l'autre sans défense constitue une angoisse essentielle devenue une jouissance paradoxale.
> Sur le versant de la psychose, l'objet de l'angoisse n'est pas constitué. À la place, on trouve des terreurs de morcellement, de fin du monde.
> Mais en dehors de ces trois grandes dimensions, on trouve dans des situations atypiques des destins de l'angoisse. Dans la dépression, l'angoisse participe au climat, mais se trouve en un sens évitée, noyée dans un brouillard général (Pause Santé n°12). De même, le recours au toxique est une façon de «débrancher» le sujet de sa douleur d'exister et de son angoisse.
L'angoisse sublimée
Mais l'angoisse peut être aussi sublimée et être présentée comme une épreuve qui permet de rencontrer l'Autre divin. C'est là l'opération religieuse et mystique. On le voit dans le christianisme où se trouve même présentée «l'angoisse de Dieu». Les conversions commencent fréquemment par une telle expérience. La religion apparaît comme une solution à l'angoisse. Mais celle-ci consiste à se remettre à la volonté de l'Autre divin et de remettre son angoisse à l'Autre.L'objet de l'angoisse et le fantasme
Lacan a souligné qu'il y a bien en ce sens un objet de l'angoisse. Si l'angoisse se donne sans objet, elle a bien pour objet la rencontre de quelque chose de très, de trop déterminé. Ainsi faut-il entendre la définition de l'angoisse comme «sentiment de l'Autre». L'angoisse peut surgir dans les rêves dits d'angoisse quand le sujet rencontre un désir dont il s'effraie. Dans le cas du cauchemar, c'est ce qui le réveille et fait échouer le «travail du rêve». Surtout, l'angoisse peut surgir quand l'effet de voilement du fantasme échoue. Le fantasme est en effet le moyen de se remettre en rapport avec son refoulé tout en le voilant. Quand la fonction du fantasme échoue, l'objet de l'angoisse apparaît en sa crudité.
La psychanalyse ou la vérité de l'angoisse
On aura compris que la psychanalyse fait droit à l'angoisse. Contrairement aux thérapies comportementalo-cognitives qui la réduisent peu ou prou à un dysfonctionnement anxieux par méconnaissance radicale de la portée de l'événement en sa dimension pulsionnelle, l'angoisse est reconnue comme le droit du sujet à témoigner de son rapport divisé à l'objet de son désir. Contrairement aux solutions religieuses, il ne s'agit pas de s'en remettre à l'Autre, mais de se reconfronter à sa position comme sujet. Cette expérience de la négativité permet de rencontrer l'objet cause de son désir. L'angoisse est l'affect qui ne ment pas. C'est comme si le sujet recevait un «message» de l'Autre, soit de cette partie de lui qu'il méconnaît. C'est le prix payé pour avoir «cédé sur son désir». Il s'agit en ce sens de traverser son fantasme pour atteindre l'objet pour le désir (ou l'objet cause de son désir?). D'où la question éthique de la psychanalyse : qu'as-tu fait de ton désir? Là où l'angoisse était, le sujet doit advenir en son désir. Au-delà, à lui de voir s'il veut ce qu'il désire. Du moins son angoisse lui aura-t-elle servi «d'oracle»…
Le samedi 1er octobre 2011, Paul-Laurent Assoun participera à une journée sur l'angoisse à l'École de Propédeutique à la Connaissance de l'Inconscient. Elle aura lieu à l'auditorium de l'hôpital des Diaconesses de Reuilly, 18, rue du Sergent-Bauchat, Paris 12e. Inscription sur www.epci-paris.fr.
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