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DÉBATS

La philo, ça guérit quoi ?

13 Octobre 2011 par Roger-Pol Droit

Dans chaque numéro de Pause Santé, je proposerai des petits exercices de décalage. Je ne vous promets ni la sérénité, ni la paix intérieure, ni l'assurance de «vivre comme un dieu parmi les hommes» comme le recommandait Épicure, mais, plus modestement, la surprise de découvrir, dans le brouillard de la vie quotidienne, quelques éclaircies, chemins de traverse, brefs éclats de réflexion.

 

Thérapeutique, la philosophie ? Drôle d'idée, au premier regard. Personne n'a encore prescrit Kant ou Hegel contre la migraine. Ce serait plutôt l'inverse: contre les maux de tête, évitez de les lire… D'ailleurs, la liste des maux que la philosophie ne guérit pas est fort longue. Des hémorroïdes à la tuberculose, de la hernie discale à la gastro-entérite, de la pneumonie à la tendinite, on vous conseillera, à juste titre, autre chose que Platon, Épicure ou Sénèque. Pourtant, durant toute l'Antiquité, ces philosophes n'ont cessé de parler de leurs doctrines comme de remèdes, de leurs oeuvres comme de médicaments, de leur discipline comme d'un véritable traitement. Un soin de soi, une cure de l'existence. Mais destinée à guérir quoi, au juste ? «La tempête de l'âme», répond Épicure. Voilà ce que l'exercice de la philosophie est censé apaiser. Il faut prendre à la lettre cette image de la tempête: notre tête est houleuse, avec des creux et des ressacs, des coups de vent et des grains, des averses, de lourds nuages, parfois du grésil. Nous sommes ballottés par les flux de nos émotions, angoisses ou frustrations, entraînés d'un côté et de l'autre par nos désirs, éventuellement noyés sous leur déferlement… Après traitement, au contraire, il faut imaginer la tête du sage sans troubles: mer lisse, humeur égale. Son Lexomil for ever, c'est la pensée logique. Elle lui permet de dissiper une fois pour toutes les fausses craintes, comme de croire que les dieux nous surveillent, ou que la mort est à redouter.

Mais Épicure n'est pas le seul à juger que la philosophie doit être avant tout pratique, destinée à rendre notre existence moins rugueuse, plus heureuse. Par des chemins différents, ceux qu'on nomme stoïciens en diront autant. Et les cyniques, et encore les sceptiques. Peu importent leurs divergences et leurs différences de style – ils ont en commun l'idée que la philosophie a pour seul vrai but d'en finir avec nos troubles mentaux ordinaires. Par exemple : colères ou jalousies, surestimations de nous-mêmes ou des autres, sous-estimations de nous-mêmes ou des autres, erreurs de jugement, crédulité, incrédulité, illusions innombrables – se réduisant généralement à l'illusion d'être sûrs et certains, alors même que nous avons seulement des indices, des bribes, des bouts de signes mais pas de certitudes. Se croire certain, voilà une pathologie très répandue. Elle se nomme dogmatisme, et peut tuer. Contre ce fléau, les philosophes préconisent quelques doutes matin, midi et soir – tous les jours, à vie. Car dans ce traitement, ce qui compte, c'est la régularité, l'endurance, l'exercice.

La philosophie, de ce point de vue, est comme le piano ou la course à pied : on perd si on ne pratique pas quotidiennement. C'est pourquoi les philosophes de l'Antiquité s'exerçaient sans arrêt. Les principes de base des doctrines sont simples, la difficulté est de les faire pénétrer dans nos moindres gestes. Or ils ne sont efficaces que s'ils investissent nos fibres. Il faut donc répéter, indéfiniment, s'entraîner, constamment. Nous avons perdu cette grande patience. Nous avons surtout perdu de vue les doctrines des Anciens, et nous vivons dans un monde fort différent du leur. Les écoles de sagesse ont depuis longtemps fermé leurs portes. Mais nous pouvons encore faire quelques pas sur leur chemin, retrouver quelque chose de cet étonnement dont ils disent tous que la philosophie provient. L'étonnement guérit de la routine des jours, de ses silences, de son absence d'interrogations. Pour trouer ce tissu des habitudes, il suffit d'inventer quelques exercices donnant à réfléchir. Des déclics, des points de départ, dont chacun fait ce qu'il veut ou ce qu'il peut. C'est ce que j'ai tenté, il y a quelque temps, en proposant 101 expériences de philosophie quotidienne, puis une série de rencontres avec les objets quotidiens, Dernières nouvelles des choses.

 

Voici un jeu pour essayer de penser autrement


TOUT DÉCONNECTER
Fermez le portable. Débranchez la box. Rangez les télécommandes. Posez les écouteurs. Éteignez tous les écrans. Et observez. Un quart d'heure, le premier jour, pour voir. Une demi-heure le deuxième jour, pour regarder. Et puis une heure ou deux. Finalement une journée entière, pour vivre ce que ça change. En notant ce qui se passe, ce qui vous manque. Et ce qui vient en plus. Ou différemment.
Par exemple : êtes-vous sûr(e), déconnecté(e), de manger de la même façon ? De parler, lire, respirer, penser, chanter ou danser de façon identique ? Qu'est-ce qui a changé? Pourquoi, à votre avis ? Si tant de silence soudain vous angoisse, quelle en est donc la cause? Qu'est-ce que colmatent les réseaux, les mails, les textos? Diriez-vous, comme Pascal, que tout le malheur de l'homme vient de ne pas savoir rester seul dans une chambre? Rien ne vous oblige non plus à trouver l'expérience déplaisante. Il se pourrait même qu'une idée survienne. Peut-être deux. Ça suffit – au-delà, il arrive qu'on se perde. Et avec deux idées, en les frottant l'une contre l'autre, avec un peu d'habitude, on peut toujours en trouver une troisième. Après, rebranchez tout. Et voyez les différences.
Finalement, ce dont la philosophie peut nous guérir – peut-être… –, c'est de l'ennui, de la répétition, de l'indifférencié, de l'addiction à l'identique. Vous pensez n'avoir rien à découvrir ? Voilà la pire des idées fausses. L'inconnu est là, tout près, sur la table, sous nos pieds, au coin de la porte, juste au bout du couloir… Il suffit de faire un pas de côté, dans sa tête, et des aventures commencent. Savoir où elles mènent, c'est une autre histoire…

 

 

 

 

 

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