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Photo Stéphane de Bourgies
DÉBATS
IVG, un droit à protéger
13 Octobre 2011 par Michèle Lajoux
Promulguée en 1975 et reconduite définitivement en 1979, la loi qui a autorisé l'avortement et dont la majorité des Françaises considère qu'elle a bouleversé leur vie* se trouve aujourd'hui indirectement menacée. La romancière Michèle Lajoux s'indigne.
«Non à l'avortement», «Abolition de la loi de 75»! Ces cris, ces revendications, résonnent ce 4 avril 2011 dans la rue. Une manifestation. Je m'approche. Malheureusement, je ne suis pas victime d'un quiproquo. Ce n'est pas une commémoration du 4 avril 1971, c'est une aspiration à détruire le libre arbitre de la femme sur son corps, acquis depuis la loi Simone Veil.
5 avril 1971, quarante ans plus tôt…
… Le Nouvel Observateur publie un manifeste. Avec la lettre de Zola, il reste l'une des lettres ouvertes fondatrices de l'action publique. Rédigé par Simone de Beauvoir, il est signé par 343 femmes qui revendiquent s'être fait avorter. Elles risquent la prison. Une loi votée en 1921 punit «ce crime». Peine de mort pour le praticien, lourde incarcération pour la femme. Charlie Hebdo affiche en couverture la question fondamentale sous la plume de Cabu : «Qui a engrossé ces 343 salopes ?» Le journal satirique pose judicieusement le problème, la procréation est une histoire de couple, en revanche l'avortement est une histoire de femme. Les signataires revendiquent le terme et se baptisent elles-mêmes les 343 salopes. Aujourd'hui, en théorie, le cadre législatif est presque parfait. La femme française a le droit de mettre fin à une grossesse dans un délai de 14 semaines (depuis 2001). 14 semaines pour prendre connaissance de son état, prendre le temps de la décision et les rendez-vous nécessaires. En pratique, subir une IVG est devenu un chemin semé d'embûches qui laisse des blessures invisibles. Une loi fondamentale peut devenir très facilement caduque si la société refuse de l'appliquer Qui sont les «salopes» de 2011 qui se retrouvent «engrossées» contre leur volonté ? De jeunes paumées ? Non, on masque le problème, on invente un nouveau mythe, celui de la femme, trop jeune pour être mère, appartenant à une frange peu diplômée, mal informée sur la contraception. C'est un leurre ! Les nouvelles «salopes»? Ce sont toutes les femmes d'aujourd'hui, des étudiantes, de jeunes mères en pleine ascension professionnelle, des mères un peu plus âgées, des lycéennes…
Les grandes dates de l'IVG
> 1942 : La loi considère l'avortement comme un crime.
> 1955 : L'avortement thérapeutique est autorisé.
> 1975 : La loi Veil est promulguée pour 5 ans.
> 1979 : La loi est reconduite définitivement.
> 1980 : La pilule abortive RU 486 est mise au point.
> 1982 : La loi Roudy permet son remboursement par la Sécurité sociale.
> 1988 : Le RU 486 reçoit l'autorisation de mise sur le marché.
> 1993 : La loi Neiertz crée le délit d'entrave à l'IVG.
> 2001 : La loi Aubry, qui dépénalise l'avortement, porte le délai légal de 12 à 14 semaines et supprime l'autorisation parentale pour les mineures.
> 2002 : Les pharmaciens sont autorisés à distribuer gratuitement la pilule du lendemain aux mineures.> 2009 : Le Planning familial est autorisé à faire des IVG médicamenteuses. Le décret d'application est paru plus d'un an après l'adoption de la loi.
> 2011 : La députée Bérengère Poletti dépose un amendement à la proposition de loi Fourcade HPST qui prévoit d'autoriser les sages-femmes à pratiquer l'IVG médicamenteuse. Cette proposition est adoptée le13 juillet par l'Assemblée nationale et le Sénat. Elle fait l'objet d'un recours devant le Conseil Constitutionnel.
Une prise en charge de plus en plus difficile
Oui, imprimée sur papier glacé, la réglementation permet de croire que la France est capable de concilier liberté des femmes et conscience des citoyens. Comment en est-on arrivé là 36 ans après la loi Veil ? Il suffit de grains de sable qui s'additionnent : celui du médecin qui peut faire jouer sa clause de conscience et refuser de pratiquer l'IVG, celui des cliniques qui préfèrent facturer des actes chirurgicaux plus onéreux, celui du jeune médecin qui n'ose pas aller contre les convictions de son chef de service… Et le système se bloque. On pourrait bien entendu améliorer la prise en charge, mettre un peu d'huile dans les rouages, à condition de le vouloir vraiment. Il faut compter aussi avec les idées, qui volent invisibles et tenaces. Elles chuchotent à l'oreille du personnel soignant, elles chantent dans la tête du public. Elles s'imposent doucement. Certains médecins se disent que pratiquer un avortement n'est pas compatible avec leur éthique, ils aiment donner la vie, pas la retirer même si elle n'est que virtuelle. D'autres, sous peine d'être étiquetés, préfèrent refuser des patientes.
60 % des grossesses non prévues se terminent par une IVG.
L'IVG à l'index
La grossesse est aujourd'hui glorifiée. Ministres, actrices, chanteuses, affichent partout leur ventre bombé. C'est devenu sexy une femme enceinte. C'est glorifiant de faire des enfants et tellement merveilleux ! Sûrement une des plus belles choses de la vie ! Peut-être mais pas pour tout le monde, et pas à n'importe quel prix ! Notamment pour celles qui ne peuvent pas emmener un enfant dans les couloirs du lycée, commencer une carrière ponctuée par des congés de maternité, préparer leurs examens tout en gérant un enfant. Pour celles qui, face à l'échec de la contraception, doivent se débrouiller avec un système social hypocrite qui, tout en accordant à la femme la liberté de son ventre, la prive de ce droit virtuel. Au nom de la sacralisation de la procréation, du respect de la vie, de l'idéalisation de la famille, la société mine le droit à l'IVG, la rend plus difficile. On a préféré de manière subtile sortir les choses qui dérangent du secteur public pour les ramener dans la sphère privée. On se retrouve, comme dans les années 50, entre filles, dans la cuisine, avec des médicaments en espérant ne pas faire d'hémorragie. Surtout quand on avale les médicaments seule dans son studio. 40 ans après le manifeste des 343, la réalité a peu changé. On ne risque plus la prison certes. Or, hypocrisie suprême, il semble toujours aussi difficile de refuser une grossesse non désirée.*Enquête Opinion Way réalisée du 18 au 21 janvier 2011.
3 témoignages
Coralie, étudiante«J'avais pris le RU, la pilule abortive. Mais cela n'a pas marché. J'avais dans le même temps une gastro-entérite, ce doit être pour cela.» À deux mois des examens de fin d'année, j'étais pressée de régler cette histoire. J'ai pourtant perdu du temps avec les multiples entretiens exigés : assistante sociale, psychologue, sage-femme… Un miracle que je n'aie pas dépassé la date limite. J'ai cru ne jamais en finir. Pendant les oraux de fin d'année, c'était vraiment galère !
Maud, lycéenne
«Quelle idée de faire un test de grossesse dans ces toilettes minuscules du bahut ! Mais c'était pour être le plus loin possible de la maison, de mes parents. J'avais tellement peur qu'ils l'apprennent. Je sais que j'avais été imprudente, j'avais pris la pilule du lendemain. J'ai cru que c'était terminé mais mes règles ne sont pas venues ! Alors à part me jeter par la fenêtre, je ne voyais pas de solution ! En cours de maths, avec ma copine, on rigolait comme d'habitude, moi un peu jaune. J'ai commencé à lui raconter que je rêvais de m'envoler et puis le reste! Heureusement, elle m'a emmenée à l'hôpital à côté du lycée, au centre de planning familial. J'ai eu de la chance, compréhensifs, ils n'ont pas exigé l'autorisation de mes parents. Surtout, ce service existait à deux pas du lycée. Depuis deux ans, il a été supprimé en même temps que beaucoup d'autres, officiellement pour des raisons économiques.»
Marine, jeune maman
« Deux enfants en quatre ans, la crèche, l'école maternelle, les réunions professionnelles le soir, il était impossible d'assumer dès à présent un troisième. De plus, un autre congé maternité et je disais adieu à ma carrière. Dès le lendemain, j'ai pris contact avec la clinique dans laquelle j'avais accouché, je savais qu'ils avaient un service d'orthogénie. L'équipe soignante était bien, plutôt cool. Le rendez-vous pris, je me suis sentie apaisée. Je n'étais pas angoissée. Je voulais juste en finir vite. Et là, cata, on m'a annoncé que le médecin était malade. Et il n'y avait pas de place avant plus d'un mois, bref après le délai légal. J'ai appelé tous les hôpitaux, cliniques d'Île-de-France, idem pas de place, liste d'attente d'un mois au minimum. J'ai dû utiliser les circuits souterrains, eh oui ils existent encore ! Heureusement ! C'est un réseau financé par les autorités publiques (si si, ce n'est pas une blague) qui m'a donné le numéro du fameux gynéco de Paris connu de tous, un des rares qui accepte de pratiquer l'IVG, c'est devenu son fonds de commerce. La consultation a duré à peine une minute. On frappe, on entre, pas le temps de s'asseoir, on signe un papier, on donne l'argent en liquide, on avale un médicament, on repart avec deux cachets et un numéro de portable à appeler au cas où il y ait un problème… »
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