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DÉBATS

Fabriquons-nous des étonnements !

15 Décembre 2011 par Roger-Pol Droit

Les philosophes sont au moins d'accord sur un point : c'est par l'étonnement que commence la réflexion. Si tout paraît définitivement lisse, habituel et familier, sans surprise, sans émerveillement, alors on ne verra jamais surgir la moindre question. Voici 3 micro-expériences capables de créer des interstices dans votre quotidien.

 

Pour qu'une interrogation philosophique se forme – demandant par exemple : «Mais que faisons-nous là ?», «C'est quoi, être heureux ?», «La violence, est-ce normal ?» – il faut d'abord que le tissu des évidences se déchire. Car nous cherchons à comprendre seulement quand la réalité commence à paraître étrange, déconcertante, énigmatique même, dans le fond. Sans cet étonnement au départ, pas de philosophie. Platon, chez les Grecs de l'Antiquité, l'a dit le premier : «S'étonner, la philosophie n'a pas d'autre origine.» Aristote, son élève et ensuite son principal adversaire, s'accorde avec lui pour affirmer que la philosophie est toujours fille de l'étonnement, de ce regard surpris que l'on pose un jour sur le monde, en le trouvant soudain bien curieux plutôt que bien banal. Et les Modernes, à leur tour, ont repris le thème : «Philosopher revient à se comporter comme si rien n'allait de soi» disait le philosophe français Vladimir Jankélévitch. Contre routine, monotonie, gestes mécaniques du quotidien, il s'agit bien de retrouver la fraîcheur d'une surprise, un regard d'enfant qui ouvre la pensée: pourquoi c'est comme ça ? L'ennui, c'est que nous perdons cet oeil du matin. Plus rien ne nous étonne, ou presque. Blasés, accoutumés, indifférents, nous n'avons presque plus accès à la bizarrerie du monde. Rien n'empêche pourtant, si l'on veut bien s'y appliquer un peu, de la retrouver à chaque coin de rue, à n'importe quel moment. Il suffit, pour y parvenir, de s'inventer des jeux, des décalages, des pas de côté. Comme de petits écarts, capables de créer des interstices dans le quotidien, de craqueler la banalité des jours. Histoire de se remettre, ne serait-ce qu'un instant, sur le chemin de l'étonnement.  

1 - Changer au maximum ses horaires.

La routine s'inscrit d'abord dans le temps – répétition des mêmes gestes aux mêmes heures, retour à l'identique des actions qui se succèdent, dans le même ordre, aux mêmes moments. Voilà ce qu'il faut perturber. Dans la mesure du possible, évidemment. Impossible de conduire les enfants à l'école le soir, d'aller au bureau en fin d'après-midi ou d'ouvrir boutique avant l'aube. Mais on peut toujours, rien que pour voir, se concocter des décalages horaires sans bouger de chez soi. Levez-vous en pleine nuit, allez faire un tour dans la rue, mangez au petit- déjeuner ce qui était prévu pour dîner, terminez la journée par un café-croissants ou un thé-toasts. Ne vous lavez pas à l'heure habituelle, dormez à un moment où vous ne dormez jamais, réveillez-vous à des instants où normalement vous dormez… L'objectif n'est pas de se faire souffrir. Inutile de vous occasionner un désagrément : le jeu consiste seulement à perturber les automatismes, afin de les voir en pleine lumière. En peu de temps, finalement, vous éprouverez l'impression de n'être plus dans les rails, vous découvrirez des sensations inconnues, vous vous étonnerez de vivre de manière si régulière. Et, si vous revenez avec soulagement à vos cadrages normaux, vous n'oublierez plus qu'ils ne sont que des conventions.

2 - Supprimez mentalement les objets récents.

Je ne vous conseille pas de mettre à la poubelle votre notebook ou votre iPad, ni votre smartphone ou votre lecteur de DVD. Ce serait coûteux et polluant. Une expérience de pensée suffit, heureusement. Mais elle n'est pas si simple qu'on pourrait le croire. Il s'agit de désintégrer dans sa tête, l'un après l'autre, les objets techniques qui façonnent notre vie quotidienne. Et d'imaginer comment était l'existence sans eux et de s'en étonner. Commencez par les réseaux récents: Facebook, Twitter, Linkedin ou MySpace, qui remplacent les machines à mails déjà presque caduques. Imaginez le temps où l'on devait forcément, pour retrouver ses amis, se rendre quelque part, autour d'une table ou d'un comptoir. Ou, pour leur écrire, prendre une feuille de papier, un stylo, une enveloppe, un timbre et aller poster la lettre cachetée. Ou encore, pour les inviter, téléphoner à chacun, l'un après l'autre. Imaginez encore la vie de chaque jour sans écran plat, sans baladeur, sans écouteurs ou sans casque. Si vous êtes en forme, continuez en ôtant des objets moins neufs : micro-ondes, lave-vaisselle, lave-linge. Encore un effort, vous remplacerez la voiture par une carriole à chevaux. Considérez alors, geste par geste et heure par heure, ce que pourrait bien être votre quotidien dans ce monde-là. Savoir si c'est moins bien ou mieux est une autre question. Le but du jeu est seulement de prendre conscience des artifices qui nous paraissent si naturels.

3 - Faire voyager son assiette à travers les siècles.

Ce que nous mangeons aujourd'hui n'a pas grand-chose à voir avec la nourriture de nos parents ou grands-parents, encore moins de nos plus lointains ancêtres. Mais nous l'oublions. Pour s'en étonner, le jeu consiste à imaginer que notre assiette remonte le temps. Au menu d'aujourd'hui, par exemple, cheeseburger salade. Il y a trente ans, c'était steak frites. Il y a soixante ans, boeuf carottes. Il y a cent ans, haricot de mouton. Et avant ? Qu'aviez-vous, dans votre assiette, pour un repas moyen, sous Louis XIV ? Et au Moyen-Âge ? Et chez les Romains ? Et quand il n'y avait pas d'assiettes ? Ce n'est pas une interro écrite sur l'histoire de l'alimentation. Juste une piste pour prendre conscience des variations immenses de ce geste si simple de prendre un repas. D'un siècle à un autre, d'un continent à un autre, le contenu de l'assiette n'a plus rien à voir. Même les ustensiles, les horaires, les manières de manger deviennent différents. Alors, au lieu de se demander : «Mais pourquoi donc les Chinois mangent-ils avec des baguettes ?», on pourrait s'étonner de ce que nous ayons inventé des fourchettes.

 

 

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