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Photo © Musée d'Angers, photo P.David

DÉBATS

La jalousie ou le symptôme amoureux

15 Décembre 2011 par Paul-Laurent Assoun

Qui n'a jamais enduré les effets de la jalousie ? Qui n'a jamais observé ses manifestations, en particulier dans la relation amoureuse ? La psychanalyse tente d'en repérer les mécanismes inconscients.

 

La jalousie renvoie à une passion fondamentale, familière tant au bon sens populaire qu'aux traités philosophiques des passions. En tant que vécu poignant, elle a fait l'objet de descriptions, tant littéraires que psychologiques puis psychopathologiques. Ce symptôme accompagne la «maladie d'amour» comme son ombre, la jalousie semblant l'enfant maladif de Psyché et d'Éros! Du coup, cet état doté d'une immédiateté puissante paraît dissuader d'en entamer la déconstruction. Mais la psychanalyse intervient justement pour «démasquer» la jalousie en en repérant les mécanismes inconscients: tout en prêtant attention à son vécu, elle met au jour ce que ce vécu cache, ce qu'il est fait pour cacher, en sorte qu'en inversant systématiquement ses déterminations les plus apparentes, comme on le verra, le savoir de l'inconscient en dévoile la signification.  


Le jaloux est hanté par l'angoisse d'être trompé. Il l'exprime par un affect explosif, mélangé de colère et de rage.


Le mot et la chose

Il faut d'abord examiner le mot «jaloux». Il vient du latin populaire zelosus, celui qui fait preuve de zèle et d'émulation, ce que l'on retrouve dans le mot allemand (Eifersucht, Eifer désignant le zèle et Sucht une sorte d'avidité). La jalousie désigne d'abord un «attachement vif et inquiet» pour ce qui «tient à coeur», avec ce que cela comporte de «zélé» puisque cet attachement fait agir. Le terme n'est donc pas péjoratif à l'origine. C'est ensuite «l'amour ou l'amitié très exclusifs qui prennent ombrage de l'attachement de l'autre à un nouvel objet et de ses attachements anciens». C'est donc un zèle exagéré. L'usage courant y voit «l'irritation et le chagrin éprouvés par la crainte ou la certitude de l'infidélité de l'être aimé». Le noyau commun en est «le sentiment de crainte d'avoir à perdre ou à partager avec autrui un bien dont on aimerait garder la propriété exclusive». Elle comporte donc l'idée de rivalité.

Le symptôme jaloux, un tableau clinique

Le tableau clinique, si familier, doit être rappelé en une esquisse phénoménologique. Le jaloux est hanté par l'angoisse d'être trompé. Il l'exprime par un affect explosif, mélange de colère et de rage, qu'elle se manifeste par la violence verbale et physique ou le silence hargneux lié à une situation frustrante, d'angoisse et d'agitation. En tant qu'affect, la jalousie touche intensément le corps. Le jaloux a en quelque sorte l'estomac noué par ce corps à corps – fantasmatique – avec l'autre dédoublé, celui du (de la) rival(e) et de l'aimé(e) dont il éprouve simultanément l'hostilité et la douloureuse proximité. Cela suppose en effet de rester au plus près des «ennemis». À partir de ce véritable symptôme somatique, le jaloux organise ses pensées et ses démarches autour des pensées et des actes de l'objet aimé – ou à tout le moins investi d'un intérêt libidinal – dans quelle mesure la jalousie constitue une preuve de l'état amoureux, cela reste à déterminer. Le jaloux est plus que soucieux des allées et venues, des mouvements, des émois, des fréquentations, en un mot de l'emploi du temps de l'objet aimé, le soupçonnant d'organiser son penser et son agir autour d'une sphère étrangère, d'un milieu de tentations où il risque de faire la rencontre fatale de quelque perfide séducteur ou de quelque femme fatale dont il suppute les manigances. Il s'agit pour le jaloux de mettre au jour les «faux semblants», bref de dévoiler la «comédie de l'amour» qui se fait passer pour l'amour vrai et d'en démasquer l'imposture. Il y a donc dans la jalousie l'idée de quelque chose de dissimulé, d'occulté, sur lequel il s'agit d'enquêter inlassablement. Cela suppose d'être «dans la tête» de l'autre, en état supposé de dissimulation chronique et d'organiser une série d'hypothèses sur son agir. La jalousie est une forme de spéculation: le jaloux veut savoir par tous les moyens dont il dispose et qu'il suscite (son soupçon le dotant d'ingéniosité dans ce domaine) ce qui se trame autour de l'objet aimé et de ce que cette personne-objet peut ourdir – sachant qu'il soupçonne cet agir de nuire profondément à ses intérêts. D'où le tour persécutif : le jaloux est persuadé que «ça jouit» derrière son dos, mais on le surprend en train de participer activement à la mise en scène fantasmatique de cette jouissance ennemie et obscène. Il est hanté par la trahison, via l'infidélité, et cherche à la détecter en son cortège de mensonges, de cachotteries et de «semi-dire». Bref, le jaloux est «mentalement» sur-occupé des affaires de l'autre, assiégé de pensées au pouvoir quasi hallucinatoire. Les aveux de la faute supposée tendent à être obtenus soit en douceur, au moyen de ce que Proust appelle joliment «causeries investigatrices», soit par des interrogatoires musclés, lors d'accès d'ire jalouse où il s'agit de faire rendre gorge. Il s'agit, en ce procès constant – fût-il procès «d'intention» qui ici vaut condamnation – de faire avouer le délit, le véritable chef d'inculpation étant que son désir serait ailleurs, tâche délicate car c'est supposer que la suspecte ou le suspect sache lui-même ce qu'il désire… Il s'agit à la limite pour le jaloux d'éclairer celui ou celle qu'il suspecte sur ses sentiments cachés, de lui faire reconnaître sur le mode inquisitorial son vrai désir qui l'orienterait vers l'autre. On notera donc la combinaison de l'emprise possessive et de la fragilité de la revendication : le jaloux est un propriétaire d'autant plus autoritaire et dictatorial qu'il éprouve le caractère «précaire et révocable» de sa «possession». On voit aussi le contraste entre la certitude intime d'une spoliation affective dont il serait la victime et d'une folie du doute, d'une incertitude laminante. L'acmé de cette jouissance morbide est le moment de confirmation: «Je le savais bien !» Il cherche le «flagrant délit», tout en craignant plus que tout la découverte de son infortune – ce qui ouvre les vannes d'un «flagrant délire»… La jalousie engage finalement la croyance en l'autre: ce que redoute le jaloux, c'est le parjure, celui de la «promesse» d'aimer. On comprend qu'un tel état ait intéressé la littérature. La jalousie a fait l'objet d'inoubliables scènes de la jalousie, d'Othello de Shakespeare à Albertine disparue de Proust, qui en restituent la complexité, tandis que «la jalousie morbide» est théorisée par la psychiatrie du XIXe siècle.  


La jalousie, si elle est omniprésente, révèle à chaque fois la position inconsciente du sujet, entre désir, amour et jouissance.


L'affect de jalousie : la «jalousie normale»

Faisons donc entrer la psychanalyse pour dégager ce qu'elle en saisit. C'est dans un texte intitulé Sur quelques mécanismes névrotiques dans la jalousie, la paranoïa et l'homosexualité (1922) que Freud aborde le plus directement le phénomène jaloux en sa dimension inconsciente et en démonte les mécanismes. Nul selon lui n'échappe à la jalousie et, même dans les cas où elle n'est pas ressentie, elle agit souterrainement. Freud commence, avant d'en examiner la psychopathologie, par présenter ce qu'il baptise «jalousie normale». Il en donne les composantes : elle «se compose essentiellement du deuil, de la douleur causée par l'objet d'amour que l'on croit avoir perdu et de l'humiliation narcissique (…), des sentiments hostiles dirigés contre le rival qui a été préféré, enfin un apport plus ou moins grand d'autocritique qui veut rendre le moi propre responsable de la perte d'amour».  

La jalousie, deuil narcissique

Freud ne parle donc pas d'emblée de crainte ni de pouvoir ou d'emprise, ni même de possessivité, trait pourtant flagrant dans les appréhensions habituelles de la jalousie. Il est vrai que la jalousie traduit une possessivité, mais elle est d'abord réaction à une perte imaginée ou effective, visant l'autre investi par la libido. Tout commence avec cette transe créée par l'objet cru perdu et en quelque sorte «donné pour mort» (pour soi). Celui-ci s'accompagne d'une blessure narcissique, le sujet ayant le vif sentiment de «perdre la femme». La jalousie est donc une auto-déploration. Le jaloux clame agressivement son préjudice.  

De l'agressivité à la culpabilité

Mais de plus – c'est là l'aspect le plus visible –, le jaloux en veut à l'autre, le rival supposé détenteur par détournement de son objet ainsi qu'à l'objet aimé supposé avoir infligé la blessure. De fait, la colère est au centre de l'affect jaloux. C'est sa dimension de haine et de ressentiment. L'objet aimé même en vient à être détesté. La jalousie contient et révèle cette ambivalence viscérale envers l'objet, détesté bien qu'aimé, haï parce qu'aimé. Il y a en effet de la haine au coeur de la jalousie, ce qui s'active à la limite dans le «crime» dit «passionnel». Mais de plus le sujet en proie à la jalousie se soupçonne en son for intérieur, alors même qu'il est selon lui injustement trahi, de ne pas être pour rien dans son infortune. Alors qu'il inculpe farouchement l'autre, il se tient, par une partie de lui-même, pour «responsable». Autrement dit, il y a un fond d'«auto-reproche» ou d'«auto-critique»: «Avoue-toi qu'au fond tu l'as bien cherché !» Le jaloux s'en veut donc aussi à lui-même. Sentiment d'autant plus fort que méconnu par l'intéressé(e), puisque la faute est d'abord attribuée à l'autre. Le jaloux est donc à la fois endeuillé, déçu, méchant et déprimé. On notera que ces traits concernent l'objet (deuil), l'autre (l'hostilité), le moi (la vexation) et le sujet (culpabilité). On aperçoit le caractère composite de cet état, mais précisément l'ensemble est remis en acte, en un seul état qui brille de ces feux contrastés. C'est un état psychique très complet. On comprend que le jaloux soit en même temps dans tous ses états – à ce titre inspirant pour ses ressources dramaturgiques. On voit aussi qu'il y a dans la jalousie une «pente délirante». On connaît néanmoins des états nettement délirants – ce qui est désigné comme «délire de jalousie» – et qui présentent des affinités avec la psychose paranoïaque. Il s'agit de sujets qui, quelle que soit l'attitude de l'objet aimé, organisent de véritables projections délirantes. Ce que décrit un texte de Fernand Crommelynck, Le Cocu magnifique (1921), dans lequel le héros, un certain Bruno, écrivain public, dévoré par la jalousie envers sa jeune femme, Stella, pourtant d'une «fidélité sans tache», en arrive à lui demander à se prostituer pour obtenir un soulagement de cette torture. Cas extrême littéraire qui met pourtant sur la piste des «affres de la jalousie» qui produisent les effets les plus aberrants.  

De la projection au délire

Ce qui peut nous mettre sur la piste est un phénomène banal, ce que Freud caractérise par «la jalousie projective». Il s'agit de ces hommes qui harcèlent leurs compagnes par leur imputation d'infidélité, alors que ce sont eux-mêmes qui les éprouvent. Le sujet perçoit donc confusément en lui des impulsions (Antriebe) à l'infidélité, alors même qu'elles ont cédé au refoulement et s'en soulagent en les attribuant à l'autre : «Ce n'est pas moi qui éprouve ces tentations, mais toi» mécanisme de projection infantile. Cela fait la transition vers un point plus délicat: dans les grands délires de jalousie, le sujet produit un état confusionnel. On trouve chez les délirants de jalousie des hommes ayant subi une agression homosexuelle, en sorte qu'il s'agit d'une identification à la femme, le rival étant l'héritier de l'agresseur du délirant. Plus structurellement, Freud diagnostique dans le délire de persécution paranoïaque une fixation homosexuelle inconsciente. Dans le délire de jalousie, le sujet porterait donc à l'expression une identification inconsciente à l'objet jalousé. Autrement dit l'homme jaloux délirant serait amoureux à son insu d'un homme et, refusant ce penchant, il raisonnerait: «Moi, un homme, je ne peux aimer un homme, c'est elle qui l'aime (délire de persécution).» On comprendrait pourquoi la jalousie paranoïaque est en son fond incurable : le sujet se tromperait de destinataire, son véritable objet d'amour inconscient serait le rival! Force est de constater qu'en tout cas, dans toutes les formes de jalousie, le rival obsède le jaloux. Impossible de comprendre la complexité du sentiment de jalousie sans prendre en compte la «bisexualité psychique».  

De l'envie amère à la jalousie oedipienne

Il faut donc pour comprendre la jalousie, sous toutes ses formes effectivement diverses, on le voit, remonter à l'expérience oedipienne et à la «bisexualité psychique». Le premier objet d'amour du «petit Œdipe» est la mère et le père s'impose dès lors comme le rival. La jalousie est donc un affect infantile oedipien et tout jaloux est en ce sens un enfant. Mais en deçà de l'oedipe, la jalousie commence avec l'angoisse de séparation. Plus précisément encore, quand l'enfant sevré éprouve la jouissance du frère appendu à la poitrine maternelle. Alors même qu'il n'a plus besoin du lait, il envie la jouissance de celui qui en profite encore et en quelque sorte à sa place. Dans un passage des Confessions de saint Augustin, commenté par Jacques Lacan, se trouve repéré ce regard d'envie, accompagné de pâleur, du petit contemplant son frère de lait. Au fond de la jalousie, gît donc cette «envie» de l'objet de l'autre, en sorte que ce qui constitue la «valeur» est justement le fait qu'il soit objet de la jouissance de l'autre. En un second temps, l'affect jaloux va se centrer sur la relation de rivalité avec les frères, dont l'enjeu est l'amour des parents et l'espace à partager. Mais en un troisième temps, avec l'oedipe, le rival n'est plus le frère, mais le père, ce qui aide à constituer l'objet de la jalousie. C'est en acceptant de renoncer à l'objet primitif que le sujet s'oriente vers un désir propre, hors des objets familiaux. On voit que la jalousie n'est pas seulement un obstacle affectif, c'est paradoxalement un instrument de socialisation. «Les sentiments sociaux naissent comme superstructure sur les motions de rivalité jalouses envers les frères et soeurs», relève Freud dans Le moi et le ça. Plus les tensions jalouses sont fortes dans la fratrie pendant l'enfance, plus intenses sont les liens entre frères et soeurs adultes. La jalousie crée donc des liens à terme…

La jalousie au féminin

Si l'homme est loin d'ignorer la jalousie, on sent bien que, chez la femme, la jalousie prend une ampleur particulière, comme l'indique le rapport à «l'autre femme», exacerbée chez l'hystérique. Cela renvoie donc au «devenir-femme» inconscient. La jalousie frappe trois fois au moins à la porte de la féminité. Le premier temps est celui de la passion jalouse dont la Mère, passionnément aimée par la petite fille, est la destinataire. Puis vient «l'envie du pénis» et le rapport fantasmatique au père. Enfin, c'est le drame amoureux dont l'homme est le destinataire, la rage envers l'autre femme interlocutrice du féminin en étant le point d'orgue. Bref, la femme n'échappe à une jalousie que pour se jeter dans les bras de l'autre. C'est cet «effet boule de neige» qui permet de comprendre l'effet de conflagration de la jalousie conjuguée au féminin…  

La jalousie, «clé» de la vie psychique et amoureuse

Cette traversée de la jalousie sur sa scène inconsciente permet d'entendre l'affirmation de Freud selon laquelle «la jalousie… semble pouvoir nous donner la compréhension la plus profonde de la vie psychique, aussi bien normale que pathologique» (comme il l'écrit à Ludwig Binswanger en 1920) – justement en ce qu'elle révèle cette aliénation constitutive du désir du sujet au désir de l'autre, que le sujet cherche à démêler au cours d'une psychanalyse. Encore convient-il de distinguer les formes névrotiques courantes des cristallisations psychotiques. La jalousie, si elle est omniprésente, révèle à chaque fois la position inconsciente du sujet, entre désir, amour et jouissance. Ainsi des sujets qui ne peuvent vivre un rapport à l'autre sans jalousie – ce dont témoigne l'analyste proustienne du lien à Albertine. Ils élisent même pour objet les femmes qui peuvent leur procurer les délices amers de la jalousie. D'où l'importance de la jalousie pour le collectif. Si la jalousie isole le sujet, elle le pousse à explorer tous les réseaux de signes qui alimentent les échanges humains. Désocialisante, la jalousie, qui cherche à protéger «son» objet, crée en quelque sorte une activité sociale intense. Elle fait agir, parler et écrire. Elle donne ainsi la vraie mesure des passions humaines…

 

Pour aller plus loin

Leçons psychanalytiques sur la jalousie, aux éditions Economica, 2011.
Freud et la femme, aux éditions Payot, 2003.
Le couple inconscient, aux éditions Economica, 2004.
Frères et soeurs. Leçons de psychanalyse, aux éditions Economica, 2003.
Leçons psychanalytiques sur Masculin et Féminin, aux éditions Economica, 2007.

 

 

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