Abonnez-vous au flux RSS de pausesante.fr

Accueil du site > Psycho société > La maladie d'amour la passion amoureuse à l'épreuve de la psychanalyse

 


Photo © PUF/Virginie Pelletier 0 commentaire(s)

PSYCHO

La maladie d'amour la passion amoureuse à l'épreuve de la psychanalyse

15 Avril 2010 par Paul-Laurent Assoun est psychanalyste et professeur à l'université Paris VII.
La passion amoureuse devrait-elle s'envisager comme une maladie ? Après tout, l'usage courant de l'expression « maladie d'amour » peut le laisser croire.

 

L'amour va au-delà de la perception objective des «qualités» de l'autre aimé.

Ce que la psychanalyse montre, c'est que le symptôme névrotique porte à ce que désigne l'expression «l'amour refoulé». Mais, dans l'autre sens, un sujet amoureux – sujet à cette passion qui semble naturellement liée à l'inclination entre les sexes – ne peut-il être envisagé en quelque sorte comme «malade» ? L'état amoureux n'est-il pas abordable comme une sorte d'état maladif momentané ? L'amour traduit certes a priori une forme de santé pulsionnelle et désirante, c'est plutôt l'impossibilité d'aimer qui ferait symptôme. Mais il convient de considérer de plus près cette forme d'amour «pas ordinaire» qui s'appelle «l'amour fou», ou encore la passion amoureuse en ses manifestations paroxystiques.



Une fièvre nommée amour : un « état toxique » ?

Décrivons donc le phénomène passionnel d'un oeil clinique. De façon brutale, à la façon d'un épisode fébrile, un sujet voit ses pensées absorbées et ses actes satellisés par un autre. Il arrive que le sujet devienne amoureux avant même de s'en apercevoir. Ainsi Swann, le héros proustien d' À la recherche du temps perdu, commence-t-il à entendre, dans les sons d'une certaine sonate, les premiers coups d'annonce d'un sentiment naissant pour son Odette. On dit d'ailleurs «tomber amoureux» comme on dit «tomber malade», comme si l'on chutait dans l'état amoureux comme dans l'état morbide.

Une fois la passion déclenchée, elle semble suivre inexorablement son cycle, à la façon d'un processus physiologique pathologique. Le sujet néglige à l'occasion ses tâches et devoirs quotidiens, se néglige lui-même, bref «il ne jure que par» l'autre aimé qu'il place au-dessus de tout. On comprend que la mythologie ait décrit Éros comme ce dieu farceur décochant ses flèches au hasard.

Mieux, l'état passionnel semble comparable à un état toxique. Ce n'est pas un hasard si, dans l'histoire de Tristan et Iseut, un certain «philtre d'amour» est censé jouer un rôle, à la fois déterminant et mystérieux, dans le déclenchement de cette attraction irrésistible et fatale entre les deux êtres. Les amoureux passionnés s'adonnent à une commune ivresse, comme s'ils avaient absorbé à leur insu un breuvage. Ils semblent si soudainement épris que l'on suppose l'action secrète d'une substance mystérieuse.

Un objet idéalisé : l'amour aveugle

La psychologie de l'amour se heurte à l'énigme que constitue le choix de l'objet d'amour. Pourquoi tel est-il aimé, préféré à tout autre ? Les mérites – physiques et moraux – ne suffisent pas à déclencher l'amour. On n'aime pas quelqu'un pour ses mérites, qui ne peuvent fonder qu'une estime. L'amour va au-delà de la perception objective des «qualités» de l'autre aimé. Le langage courant dit à juste titre que «l'amour est aveugle». Une fois qu'il l'a «élu», l'amoureux semble «magnifier» l'objet aimé, lui prêter un éclat particulier – qu'à la limite lui seul perçoit. Ce n'est pas parce qu'il est jugé beau et bon que l'autre est aimé, c'est parce qu'il est aimé qu'il est paré de toutes les grâces et vertus. Il ne faut pas s'étonner que la psychanalyse parle  d'«objet» aimé – plutôt que de «personne». Il faut comprendre que la personne réelle, en chair et en os, occupe la place d'un objet (précieux) dans l'inconscient. Il s'agit de détecter de quelle nature est cet «objet».


Il arrive que la passion des premiers temps fasse place au lien d'amour durable.


Le fantasme à l'oeuvre

La «psychologie de l'amour» freudienne peut nous permettre d'avancer en soulignant que l'amour consiste à mettre en consonance son «fantasme» avec un «objet» extérieur, un «autre-objet». Autrement dit, l'amour se déclenche quand, pour un sujet, se fait la rencontre entre quelqu'un («un autre-objet») dehors et ce «dedans» que l'on appelle fantasme. Le fantasme, qui désigne dans le langage courant une vague imagination, remplit une fonction précise. Le fantasme est en psychanalyse cette formation psychique qui sert à soutenir le désir. C'est dans ce «jardin secret» ou plus précisément dans cette «réserve naturelle» que chacun abrite ses objets secrets. Après que le sujet a refoulé, il met en quelque sorte à l'abri ses objets privés et inavouables. Le fantasme est donc cette fonction d'indemnisation au renoncement pulsionnel, sorte de «prime de consolation». Le monde serait invivable, avec ses sources de frustration, si le sujet ne disposait de ces refuges fantasmatiques – ceux-ci étant élaborés dans le contexte originaire des premiers objets d'amour que l'on réfère au «complexe d'Œdipe». Ce détour est nécessaire pour obtenir une définition de l'amour.

Le sujet tombe amoureux pour de bon quand il croit retrouver dans un objet présent, en son histoire actuelle, le retour d'un objet aimé de l'origine, sous une forme nouvelle. C'est l'illusion poignante de l'amour. Le «choix d'objet» d'amour obéit donc à des critères aussi précis que mystérieux. Précis, parce qu'archivés dans l'histoire du sujet, mystérieux parce que le sujet en a perdu la mémoire. C'est pourquoi l'amoureux le plus passionné ne peut rien dire du «pourquoi» de son attirance – il n'en a d'ailleurs cure, l'état amoureux suffisant amplement à l'occuper.

Le «miracle de l'amour» est que le sujet est pris à la fois dans l'actualité la plus poignante et – à son insu – dans le passé le plus immémorial. Au fond, à bien l'examiner, le fantasme n'est pas fait pour se réaliser, mais pour soutenir – imaginairement – le désir. Or, dans l'amour réel, le fantasme est actualisé, puisque connecté à un objet réel – d'où l'impression euphorique chez l'amoureux d'un accomplissement de son fantasme. La personne aimée devient porteuse du fantasme de l'amoureux, on peut dire qu'elle l'incarne. D'où aussi le fait que celui-ci «n'en croit pas ses yeux» comme si le fantasme trouvait dans l'objet réel une «réalisation» inespérée.

Le « coup de foudre »

Le vécu de «coup de foudre» – «l'amour au premier regard» – signale l'éclosion spontanée de la passion. Le sujet semble recevoir en un instant la révélation d'un objet présent ici et maintenant comme s'il recevait une décharge d'électricité, dont on sait qu'elle constitue un véritable traumatisme. Il a l'impression qu'il reconnaît en un instant un objet longtemps attendu. Effet d'éblouissement face à un objet «éclatant». Mais on peut supposer que, justement, cette découverte de l'objet rayonnant est connectée à un effet de retour. De quoi précisément ?

Le narcissisme et l'amour

La psychanalyse révèle qu'à l'origine existe une forme de narcissisme, autrement dit que nous nous sommes aimés nous-mêmes, à la façon de Narcisse, le héros mythologique présenté par le poète latin Ovide dans ses Métamorphoses. Celui-ci tombe amoureux fou d'un semblant, sa propre image reflétée dans l'eau. Plutôt qu'égoïste, il est bien épris d'un objet, mais qui est lui-même… en image !

Il est donc à lui-même son propre objet d'amour, finissant par mourir de consomption puisque ne pouvant étreindre son aimé (et pour cause !), celui-ci s'évanouit chaque fois qu'il l'approche.

Ce qui se passe dans l'amour-passion est donc paradoxal. D'une part, la personne est plus aimée que soi-même, elle est fortement idéalisée, l'amoureux s'oublie lui-même au point de négliger sa propre auto-conservation, toute critique est devenue impossible, mais, d'autre part, l'objet est d'autant plus aimé qu'a été transférée sur l'objet passionnément aimé, ainsi paré de toutes les vertus, la passion origi-naire de soi-même.

La «surestimation» de l'objet aimé vient donc de ce qu'il réincarne le narcissisme. C'est, nous dit Freud, «une inondation de la libido du moi sur l'objet». En ce «tsunami» psychique, le sujet est «terrassé» par l'objet follement aimé, qu'il a momentanément «introjecté», en sorte qu'il exerce sur lui une domination mais le gratifie d'une forme d'exaltation : aussi bien se sent-il comme l'enfant qui vient de naître.

On comprend mieux ainsi le côté «démesuré» de cet amour qui donne au couple passionné le style d'un délire ou sa pente délirante.

La passion, un amour pas ordinaire : un « délire à deux » ?

La passion totale est donc en son fond narcissique – ce qui en fait à la fois la force et l'illusion. Freud compare le narcissisme à des «lèvres qui s'embrassent elles-mêmes», en étreignant passionnément son aimé(e), l'amoureux(se) s'étreint aussi lui(elle)-même. Tandis que, dans les affres de la séparation, se dessine le destin mélancolique de la passion. Aimer, c'est aussi, littéralement, avoir quelque chose à perdre. Là se pose la question de l'aspect destructeur de la passion. Ce n'est pas un hasard si les grandes mises en récit de la passion amoureuse – de Tristan et Iseut à Roméo et Juliette – en ont souligné le caractère dévastateur. De façon plus prosaïque, les passions des gens ordinaires – moments extra-ordinaires de leur existence qui s'écrit dans leur propre histoire connue d'eux seuls – débouchent souvent sur des impasses, comme si elles se heurtaient à une ligne d'impossible. Et pourtant ceux qui ont connu la passion en gardent le souvenir d'avoir vécu dans une espèce de «hors-monde», mélange indécantable de souffrance et de jouissance, qu'ils n'échangeraient pourtant pas contre tout le bonheur du monde, avec sa sérénité… On peut même se demander dans quelle mesure au fond cet «amour» en est bien un. Alors que l'amour est censé viser l'autre dans son être (l'autre étant aimé, comme on le dit, «pour lui-même»), dans cet amour délicieusement maladif l'amoureux vénère, à travers l'autre, sa propre image de jadis. Il jouit de son propre corps à travers l'autre passionnément étreint. Reste que, la passion devenant réciproque, se produit un «délire à deux» inoubliable, unissant «deux Narcisse» dans l'ivresse de «faire-un».

Passion et féminité

La psychanalyse souligne le lien déterminant entre passion amoureuse et féminité. D'abord, en ce que les femmes sont plus sujettes à la passion et s'y assujettissent plus entièrement. À bien y regarder, dans les couples célèbres, ce sont les femmes, comme Juliette ou Iseut, qui sont les «locomotives» de la passion. De plus, l'examen du «devenir-femme» inconscient montre la portée du lien à la Mère, véritable passion originaire, en sorte que l'on peut soupçonner la passion, plus tard orientée vers les hommes, d'aspirer à ce retour à une forme de symbiose passionnée. Fantasme de retour dans le giron maternel : la représentation de l'enfant au sein de la mère a vocation, remarquait Freud, à représenter exemplairement la relation d'amour comme telle.

La maladie de l'autre

On peut donc revenir à la question de départ. La passion amoureuse est un état exceptionnel, qui déconnecte le sujet de son identité habituelle, à la façon de l'état maladif, ce qui ne signifie pas que la passion soit en elle-même morbide. À l'inverse, par exemple, du toxicomane qui n'est, lui, «marié» que pour le pire avec son toxique. Freud remarque qu'un alcoolique n'est jamais déçu par son alcool, alors même que celui-ci le détruit. Dans le cas de la passion, si l'autre agit comme une «drogue», ce qu'atteste l'expression «tu me manques !» qui rappelle que l'éloignement et la séparation sont assimilables à un état de manque, il s'agit bien d'ouverture à l'altérité fût-ce dans un état de confusion entre le moi-narcisse et l'autre. Qui n'est pas capable de passion, n'a-t-il pas aussi bien un équilibre morbide et défensif ? On sait que la névrose évite l'amour réel et y préfère les satisfactions moroses de sa solitude psychique.

Parfois la passion des premiers temps fait place au lien d'amour durable. De la passion «feu de paille» et embrasement narcissique – de style adolescent – à la passion qui vise l'être de l'autre, l'amour-passion est bien en ce sens une épreuve de vérité du rapport du sujet à l'autre. C'est là encore ce «symptôme… à deux» qui dit vrai.


À lire


Le couple inconscient
éditions Economica/Anthropos, 2e édition, 2004.











Leçons psychanalytiques sur le fantasme
éditions Economica, 2e édition, 2009.













Leçons psychanalytiques sur le regard et la voix
éditions Economica, 2e édition, 2001.












Freud et la femme
Petite Bibliothèque Payot, 4e édition, 2003.










 

 

0 vidéo(s)

 

 

Envoyer Imprimer Réagir

   

 

Partager

Digg del.icio.us Facebook Google Scoopeo TwitThis Wikio FR BlogMemes Fr Furl Live blogmarks Technorati StumbleUpon YahooMyWeb

 

0 commentaire(s) sur cet article

 

Vous devez vous connecter pour réagir à cet article.

 

Ce site respecte les principes de la charte HONcode de HON Ce site respecte les principes de la charte HONcode. Vérifiez ici.