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Photo Stéphane de Bourgies (www.bourgies.com)
PSYCHO
L'enfance de l'art
13 Juillet 2010 par Luc Biecq
Certains pensent que tout le monde peut écrire, d'autres croient qu'ils en seront toujours incapables. Entre les deux, Michèle Lajoux a soudain décidé de prendre la plume. Genèse d'une romancière.
Comment se construire, comment vivre en femme libre après une enfance où les adultes ne vous laissaient pas de place ? Dans son dernier roman, Michèle Lajoux invente une héroïne qui ressemble trait pour trait à l'enfant qu'elle fut : Angeline, double romancé de Michèle, porte sur le monde ce regard qui fut le sien, d'enfant mal-aimée perdue dans une famille et dans une société pétries de fausse morale et de vrais tabous.
Il y a encore quelques années, Michèle Lajoux ne souhaitait pas être écrivain, persuadée de ne jamais réussir «à écrire aussi bien que Céline». Mais avec le temps, elle est parvenue à se défaire de ce complexe pour achever un premier livre. Elle n'écrirait pas comme Céline, certes, mais elle écrirait autre chose. À 45 ans, sous l'impulsion du professeur de piano de sa fille, qui lui révèle avoir des élèves de tous âges, elle comprend qu'il faut «oser être médiocre». C'est le déclic : «J'ai débloqué un processus ».
Elle sort de son admiration paralysante pour les grands auteurs, et se lance. Grâce au piano ? Pas seulement. Un proche à qui elle avait donné l'un de ses textes à lire lui donne le conseil qui la fera basculer : «C'est joli, mais tu dois te mettre en danger.» C'est alors que reparaît Céline, mais cette fois, non pour la bloquer, mais pour la guider. Elle se souvient qu'il comparait l'acte d'écrire à celui de mettre la peau de son estomac sur la table, et à gratter. «Il a admirablement défini une certaine manière d'écrire», confirme-t-elle. Peu de temps après, c'est sa propre peau qu'elle met sur la table, pour commencer d'écrire son roman le plus personnel. Puisque c'est ça la vie, ou l'histoire de sa vie transformée en roman. Ce passage des souvenirs à la fiction permet à Michèle de se réconcilier avec son passé, et à Lajoux d'écrire un livre.
Pour mieux mettre à distance ses souvenirs, Michèle Lajoux sait qu'elle veut éviter le «je» et qu'elle ne souhaite pas se glisser dans ces deux formes littéraires que sont le récit et le témoignage. La Michèle de ses souvenirs devient donc l'Angeline de son livre, et les faits authentiques passeront par «le filtre de la mémoire et du souvenir, et à travers le prisme de la littérature». Mais avec le plaisir d'écrire, la professeur d'histoire, qui parle toute la semaine en cours, découvre le nouveau rapport au temps qu'implique la pratique de l'écriture. «J'avais l'habitude de parler, mais la mise en mots, quand on écrit, nécessite de restructurer, de réfléchir. Rien n'est immédiat.» Et prendre le risque de se dévoiler aux yeux des autres libère étonnamment son écriture. La trame du roman s'organise sans difficulté, le travail est linéaire, et elle approche parfois une écriture quasi-automatique. Dirait-elle que le travail de romancière est thérapeutique ? «Oui, je portais cette histoire depuis longtemps, j'avais souffert. En écrivant, j'ai laissé derrière moi le stade de la souffrance.» Elle va même plus loin. «Écrire détache du problème, c'est comme si j'avais abandonné une partie douloureuse de ma propre existence.» Des lectrices ont témoigné s'être reconnues en lisant le roman. C'est que l'imaginaire, une fois de plus, reflète une part universelle de vérité.
Sa mère la voulait en garçon, en cheveux bruns, en soleil. Elle naît petite fille maigre et blonde du Nord, pas assez belle. Toute sa vie sera suspendue à ce manque d'amour, et à cette quête. Autour d'elle, la vie petite-bourgeoise d'une préfecture de province des années 60 et les secrets de famille, ce que tout le monde sait mais que tout le monde tait, comme ce grand-père exhibitionniste ou, plus banalement, ce père en retrait dans l'ombre de sa propre mère. Vingt années de vie, ou le roman comme une issue.
Michèle Lajoux, Éditions Le Cherche-Midi, 2009.
Les étapes-clés
Il y a encore quelques années, Michèle Lajoux ne souhaitait pas être écrivain, persuadée de ne jamais réussir «à écrire aussi bien que Céline». Mais avec le temps, elle est parvenue à se défaire de ce complexe pour achever un premier livre. Elle n'écrirait pas comme Céline, certes, mais elle écrirait autre chose. À 45 ans, sous l'impulsion du professeur de piano de sa fille, qui lui révèle avoir des élèves de tous âges, elle comprend qu'il faut «oser être médiocre». C'est le déclic : «J'ai débloqué un processus ».
Un conseil décisif
Elle sort de son admiration paralysante pour les grands auteurs, et se lance. Grâce au piano ? Pas seulement. Un proche à qui elle avait donné l'un de ses textes à lire lui donne le conseil qui la fera basculer : «C'est joli, mais tu dois te mettre en danger.» C'est alors que reparaît Céline, mais cette fois, non pour la bloquer, mais pour la guider. Elle se souvient qu'il comparait l'acte d'écrire à celui de mettre la peau de son estomac sur la table, et à gratter. «Il a admirablement défini une certaine manière d'écrire», confirme-t-elle. Peu de temps après, c'est sa propre peau qu'elle met sur la table, pour commencer d'écrire son roman le plus personnel. Puisque c'est ça la vie, ou l'histoire de sa vie transformée en roman. Ce passage des souvenirs à la fiction permet à Michèle de se réconcilier avec son passé, et à Lajoux d'écrire un livre.
Des souvenirs au roman
Pour mieux mettre à distance ses souvenirs, Michèle Lajoux sait qu'elle veut éviter le «je» et qu'elle ne souhaite pas se glisser dans ces deux formes littéraires que sont le récit et le témoignage. La Michèle de ses souvenirs devient donc l'Angeline de son livre, et les faits authentiques passeront par «le filtre de la mémoire et du souvenir, et à travers le prisme de la littérature». Mais avec le plaisir d'écrire, la professeur d'histoire, qui parle toute la semaine en cours, découvre le nouveau rapport au temps qu'implique la pratique de l'écriture. «J'avais l'habitude de parler, mais la mise en mots, quand on écrit, nécessite de restructurer, de réfléchir. Rien n'est immédiat.» Et prendre le risque de se dévoiler aux yeux des autres libère étonnamment son écriture. La trame du roman s'organise sans difficulté, le travail est linéaire, et elle approche parfois une écriture quasi-automatique. Dirait-elle que le travail de romancière est thérapeutique ? «Oui, je portais cette histoire depuis longtemps, j'avais souffert. En écrivant, j'ai laissé derrière moi le stade de la souffrance.» Elle va même plus loin. «Écrire détache du problème, c'est comme si j'avais abandonné une partie douloureuse de ma propre existence.» Des lectrices ont témoigné s'être reconnues en lisant le roman. C'est que l'imaginaire, une fois de plus, reflète une part universelle de vérité.
Puisque c'est ça la vie
Sa mère la voulait en garçon, en cheveux bruns, en soleil. Elle naît petite fille maigre et blonde du Nord, pas assez belle. Toute sa vie sera suspendue à ce manque d'amour, et à cette quête. Autour d'elle, la vie petite-bourgeoise d'une préfecture de province des années 60 et les secrets de famille, ce que tout le monde sait mais que tout le monde tait, comme ce grand-père exhibitionniste ou, plus banalement, ce père en retrait dans l'ombre de sa propre mère. Vingt années de vie, ou le roman comme une issue.Michèle Lajoux, Éditions Le Cherche-Midi, 2009.
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