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Photo Julie Nicholls/CORBIS - Getty Imges

PSYCHO

La faim maudite l'inconscient anorexique

25 Mars 2011 par Paul-Laurent Assoun

L'anorexie dite mentale des jeunes filles est couramment considérée comme une pathologie de la conduite alimentaire. L'a-t-elle décidée ? S'est-elle imposée à elle ? À quelles causes obéit-elle ? Quelle « cause » secrète sert-elle ?

 

 


    Paul-Laurent Assoun est psychanalyste
    et professeur à l'université Paris-VII.






Du jour au lendemain, après un début insidieux ou comme un coup de tonnerre dans un ciel prétendument serein, une jeune fille se met à cesser de s'alimenter. À la façon d'une grève de la faim, mais d'un genre bien particulier.
Reste que le symptôme, une fois installé, s'avère particulièrement résistant : avant même de refuser de manger, tout se passe comme si elle ne voulait et ne pouvait plus rien avaler. Ce geste simple et instinctif – manger quand on ressent la faim – devient compliqué et douloureux. Cela implique qu'elle déserte la table familiale – si celle-ci existe encore… Malgré les menaces puis les promesses de la famille, comme le remarquait Jules Lasègue, le premier psychiatre français à l'avoir décrite de façon remarquable dès 1873, elle ne veut plus en démordre.
Il arrive aussi, plus subtilement, que l'anorexique s'adapte à cette situation en s'appliquant à faire semblant de manger, dissimulant, au point d'accumuler les « vivres » dans sa chambre. Il arrive même qu'elle fasse la cuisine, devenant à l'occasion un « cordon bleu » pour faire manger les autres – ce que l'on désigne comme « altruisme alimentaire ».
Cela montre la complexité de son rapport à la fonction nutritive. Ainsi arrive-t-il que l'entourage familial mette longtemps à s'en apercevoir, se trouvant devant le fait accompli avec l'amaigrissement spectaculaire qu'implique ce régime de famine. L'intéressée souhaite-t-elle passer inaperçue ? Tout cela renvoie à la complexité de la position subjective anorexique. Si on la découvre, sa tâche de dissimulation en sera d'autant plus compliquée ; si on ne s'en aperçoit pas, cela prouve qu'elle ne compte pas et qu'elle n'a jamais compté que pour rien ! On l'aura compris : l'anorexie n'est pas seulement un ensemble de dysfonctionnements, c'est bien un symptôme dont la signification est à interroger en référence au sujet, l'anorexique même.

Un symptôme familial : la faim entravée


Ce symptôme vaut bien comme un événement familial, qui vient parfois « faire tache dans le tableau » (d'une famille supposée « sans problèmes »). L'anorexique porte l'angoisse dans la (sa) famille. Lasègue remarquait que le « cercle familial » se resserre autour de la jeune fille qui lui pose une telle énigme : après avoir traité cette attitude aberrante comme un caprice, l'entourage s'alerte et passe de l'irritation à l'inquiétude, considérant que c'est une maladie.
Depuis cette description d'origine, la perception de l'événement a été modifiée : on peut même dire qu'il y a une vogue de l'anorexie, devenue un dossier quasi médiatique, en sorte qu'elle se trouve plus rapidement nommée et identifiée. Reste qu'elle prend sens structurellement, hier et aujourd'hui, comme un symptôme familial. Ce n'est pas un hasard si c'est au moment où se fixent l'institution familiale et ses valeurs que le syndrome est nommé, soit dans le dernier quart du XIXe siècle, après avoir été repéré dès la fin du XVIIe siècle, comme l'indique un cas décrit par Richard Morton, un médecin de Boston, d'une anémie qu'il caractérise comme une « phtisie » ou maladie pulmonaire, alors qu'on y discerne la rencontre de la médecine avec ce qui sera baptisé anorexie. L'anorexie affecte tous les milieux, mais elle se déploie de façon privilégiée dans les familles où l'on dit justement que « l'on ne manque de rien ». Pourquoi alors y a-t-il une jeune fille qui en vient à se réduire à un « régime de famine », alors qu'il n'y a pas d'état de disette ni de guerre ?
Pourquoi se sent-elle en manque dans un environnement supposé nanti ? Sans doute parce qu'elle se ressent justement en carence et en guerre larvée avec son entourage…
L'anorexie fut appelée « hystérie à foyer gastrique » par Lasègue, « anorexia nervosia » par Gull au même moment, avant d'être baptisée « anorexie mentale » par Huchard en 1883 qui la caractérise comme un « état mental », alors que plus tard on reviendra à un diagnostic physiologique (cf. la « cachexie hypophysaire » de Simmonds, 1914). Ces diverses dénominations laissent supposer qu'il y a bien un ressort psychique de cette pathologie. Anorexis veut dire perte de l'appétit, l'orexis désignant le désir vital basique que représente la faim, cette pulsion fondamentale de l'auto-conservation.
Mais l'enfant est nourri par la famille – dite « nourricière ». C'est du coup un défi à la fonction familiale, à commencer par la figure maternelle, mais aussi aux idéaux paternels. Il serait aventureux de dire que l'anorexique ne ressent plus le besoin de manger, elle peut même être torturée par la faim, mais y résiste héroïquement, jusqu'au martyre : avoir faim n'est plus pour elle une raison de manger ! Et céder à la faim, ce qui se marque par un engraissement insupportable, c'est une faute à ses yeux insupportable et inadmissible. Même si elle présente toujours au regard un aspect squelettique, elle sait, d'après le témoignage de la balance – ce que l'on appelle « pèse-personne » ! – ou son intuition personnelle infaillible en ce domaine, qu'elle a péché contre cette loi. Elle révèle d'ailleurs que la faim est un phénomène complexe qui obéit à une logique organique, mais renvoie aussi à un sentiment subjectif : que se passe-t-il quand je dis « j'ai faim ! » ou simplement le réalise. Voilà ce sur quoi l'anorexique se questionne.


"L'anorexie affecte tous les milieux, mais elle se déploie de façon privilégiée dans les familles où l'on ne manque de rien."









L'image du corps en jeu


On comprend que cela est irréductible à une démarche diététique consciente – quoiqu'un régime puisse faire mettre le pied dans un engrenage anorexique. Ledit régime n'est alors que la cause occasionnelle de cette régression ou en est le premier prétexte.
Certes, la jeune fille peut évoquer l'exigence de « garder la ligne », mais la dimension esthétique et diététique ne suffit nullement à rendre compte de ce qui se joue. Il serait superficiel de réduire la poussée en quelque sorte épidémique d'anorexie à quelque obsession sociale conjoncturelle – la « société de consommation » a vu se multiplier les jeunes filles qui ne veulent plus consommer ! –, sauf à interroger les modes identificatoires groupaux qui en soutiennent la problématique subjective : il faut plutôt parler de « rationalisation » d'un comportement qui a ses ressorts dans un conflit singulier que la psychanalyse peut aider à situer.
On trouve bien un problème d'image du corps chez l'anorexique, comme trouble spéculaire. La graisse – dont on sait que, si elle est nocive, elle joue aussi un rôle important dans le processus vital – apparaît comme un enrobage insupportable, comme une espèce de carapace angoissante. Il lui faut s'alléger coûte que coûte de ce tissu adipeux, même virtuel – qu'elle seule voit. À vrai dire elle veut s'alléger de son corps. Volonté folle de se dés-incarner qui va jusqu'au trouble de la reconnaissance de soi dans le miroir. L'idéal de l'anorexique est celui du « pas de corps » – en tout cas le moins de corps possible, réduit « à sa portion congrue ». Elle cherche au reste à « vider » ce trop de corps par des pratiques sportives ou par la danse. Si le problème central touche à la nutrition, l'anorexique organise un rapport au corps propre, aux autres et au monde bien particulier.

L'aménorrhée


La trilogie souvent présentée est celle des trois « a » : l'anorexie débouche sur un amaigrissement pathologique et s'accompagne d'une aménorrhée. La perte des règles est un élément essentiel, au moins aussi déterminant dans le tableau clinique que la perte de l'appétit. Cela indique que c'est bien la féminité en son ancrage organique majeur qui est en jeu. L'aménorrhée survient normalement en cas de grossesse, ce qui dénote un fantasme incestueux, comme on le verra.
En revanche, le jeûne lui permet de déployer, du moins en un premier temps, une sur-activité. On sait le rôle qu'a le jeûne dans les religions, mais il est ici pratiqué de façon solitaire. Comme si, déliée des contraintes et des dépendances, elle avait de l'énergie à revendre. Du moins jusqu'à ce qu'elle soit rejointe par les effets de la carence vitaminique.


"L'idéal de l'anorexique est celui du « pas de corps » en tout cas le moins de corps possible, réduit « à sa portion congrue."

Une bouderie active


L'arrêt du transit sanguin va de pair avec l'arrêt de l'ingestion mais aussi souvent avec l'arrêt de la parole : l'anorexique parle peu. La bouderie consiste à se retirer de la relation à l'autre, à faire une sorte de grève du zèle. C'est le caractère asocial et « autistique » de l'anorexique.
Or on sait que la bouderie commune a pour fonction de recharger les « batteries narcissiques » à partir d'une blessure de l'environnement humain. Ce qui ne l'empêche pas d'aspirer ardemment à une interaction sociale et, on l'a vu, à une sur-activité, physique et intellectuelle. D'autre part, la forclusion de la parole, le mutisme s'accompagne régulièrement d'une surimplication dans l'écriture : du « journal » privé au texte publié.
Le « témoignage » d'anorexiques est devenu un véritable genre. Mais le point important est ce besoin de s'écrire. Si la parole est difficile à assumer, l'écriture peut être une façon de prendre le trauma personnel « à la lettre » – ce que l'on peut appeler « traumato-graphie ». Conférer la notation scolaire : « Bonne à l'écrit, mais devrait s'affirmer plus à l'oral. »

La piste mélancolique


Comment la psychanalyse aborde-t-elle l'anorexie ? Freud, il faut le dire, en parle peu, mais il en parle assez bien pour que l'on puisse y repérer l'essentiel souvent méconnu par les autres discours : l'anorexie est présentée par lui très tôt comme « une forme de mélancolie ».
La mélancolie est un trouble profond de l'humeur, avec rétractation du monde extérieur, désinvestissement affectif et dévaluation de soi. De fait l'anorexie est présentée dans un texte de 1894 comme « la névrose alimentaire parallèle à la mélancolie » (Manuscrit G janvier 1895) : « La fameuse anorexia nervosa des jeunes filles me semble être (après avoir bien observé la chose) une mélancolie liée à une sexualité non développée. » Là où il y a défaillance, il faut supposer une vacance libidinale : « Perte d'appétit = dans le sexuel, perte de libido ».
L'anorexique en effet présente une dimension dépressive essentielle. Mais, on l'a vu dans une contribution précédente, le deuil pathologique que constitue l'état mélancolique va jusqu'à une mort psychique par identification avec l'objet perdu – ce que Freud mettra en évidence vingt ans plus tard dans Deuil et mélancolie.
Il n'y a donc pas seulement frustration, mais rapport à un certain objet perdu. La mélancolie ne va pas jusqu'au bout : en luttant chaque jour contre la faim, en se « battant pour le bout de gras », comme on dit, l'anorexique maintient une défense contre cette position. Elle « travaille » sa mélancolie. C'est même un petit état maniaque dans la mesure où l'anorexique cherche à triompher de sa faim par un contrôle tout-puissant du corps. Triomphe triste car il se bat contre une perte qui se reforme sans cesse, quotidiennement. Par ailleurs, les raptus boulimiques témoignent de ce retournement maniaque du deuil anorexique.

De la crise pubertaire du sexuel à la folie de l'idéal


Ce n'est pas un hasard si la crise anorexique éclate de façon prévalente à la puberté.
C'en est le moment de vérité. En termes conventionnels, l'anorexie fait partie des figures de la crise adolescente. On a noté que c'est souvent « l'enfant modèle » qui a vocation à devenir « l'adolescent-symptôme ». Or la puberté représente une épreuve majeure, « historique », en référence aux investissements libidinaux et aux identifications de la période infantile qui doivent être alors remaniés dans la phase « post-oedipienne ».
Cela renvoie à l'essentiel, soit les démêlés d'un « moi idéal » grandiose avec un moi pris dans une grande misère affective. Où l'anorexique puise-t-elle ses ressources pour résister à la faim ? Non dans « la volonté » (notion psychologique bien inconsistante), mais dans un idéal du moi ou surmoi féroce, qui exige l'application d'une loi.


"L'anorexique se présente comme endeuillée de l'amour."


La demande d'amour : l'addiction au « rien »


Ce qui se dégage dans ce passage à l'acte anorexique, c'est une demande d'amour. Le sujet ano-rexique se frustre lui-même du minimum vital, il comprime ses besoins de façon drastique pour signifier qu'il demande au-delà du besoin. L'anorexique se présente comme endeuillée de l'amour. Corrélativement, il y a une crise du désir : le rapport à ce qu'elle ne mange pas recrée un manque factice, qui ne parvient pas à se constituer comme un tel.
L'anorexie est bien un appel : deuil pathologique chez l'anorexique – cf. le « famille je vous hais » gidien – qui est un destin de l'amour – ce que l'on peut appeler, en empruntant un néologisme de Lacan, une « hainamoration ». En témoignent certains problèmes de dentition, qui font partie du tableau général du malaise physique, mais y ajoutent une problématique orale qui mérite l'attention. Ce sont les dents qui assurent le passage de la phase orale primitive, « liquide », à un rapport à l'objet de « mastication ».
On peut donc interroger cette dimension « sadique orale ». On voit ainsi se dégager une dimension centrale : le rapport au « rien ». Non seulement l'anorexique ne veut rien manger, mais, comme le note Lacan, elle mange le rien. Idée au fond trouvée chez Freud : l'anorexique ne cesse de jouir de la perte de l'objet. Ce qui lui donne une dimension mystique, que l'on retrouve chez Catherine de Sienne, cette sainte anorexique du XIVe siècle. Cela suggère un parallèle avec les « addictions », également évoquées précédemment. Mais l'anorexique, elle, se drogue de la non-consommation de l'objet.
On comprend finalement les enjeux de l'oralité : l'enfant mange pour satisfaire ses besoins, mais ce faisant il se trouve satellisé par la demande maternelle. La mère veut que l'enfant mange : l'anorexique est un « non » formel (rétroactif) à la demande maternelle – en même temps d'ailleurs qu'elle cherche à réanimer le désir d'une mère lui-même mortifié. Elle a affaire à un sein vide auquel elle reste paradoxalement « abouchée » dans son fantasme : autrement dit elle ne parvient pas à se détacher tout en haïssant cette dépendance, ce qui institue la « grève de la faim », qui témoigne paradoxalement d'une voracité primitive.

L'anorexie, une structure inconsciente ?


L'anorexie, on le voit, est un syndrome consistant, mais il ne s'agit pas d'une structure inconsciente propre. Autrement dit, le trouble lui-même dont on a vu la cohérence et la signification doit se spécifier par la structure inconsciente selon les formes et figures d'anorexie. Dans un nombre important de cas, il s'agit d'une forme d'hystérie. Les sujets hystériques ont du reste toujours un rapport compliqué à la nutrition : le premier cas clinique que Freud présente dès 1887 est un cas d'anorexie phobique chez une mère qui refusait d'allaiter son enfant ! Anna O. elle-même, la patiente hystérique de référence, présente un dégoût après avoir vu boire un petit chien dans une assiette ! On sent dans l'allergie à l'aliment l'affect de dégoût hystérique. L'anorexie est une forme « terroriste » de l'hystérie.
Mais il est aussi des formes d'anorexie avec une structure psychotique sous-jacente (cf. le cas de Virginia Woolf). La difficulté du rapport à la nutrition signe alors un effondrement corporel majeur. Enfin on a vu apparaître des traits pervers, notamment à travers cette volonté de contrôle toute-puissante du corps et d'extorsion d'une jouissance, paradoxalement en visant le corps de sa jouissance – et en se transformant en « déchet », selon une logique masochiste qui est une sorte de chemin de sainteté.




"Chez la fille, c'est l'être même du rapport à soi et à l'autre qui est en jeu :
 que suis-je pour toi ?"


L'anorexie figure dramatique du devenir-femme


Reste un air de famille entre les manifestations d'anorexie féminine. L'anorexie prend finalement le plus son relief et son unité si on l'appréhende comme un moment de vérité pathologique du « devenir-femme ».
Il y a bien des cas d'anorexie masculine qui méritent pleinement l'attention, en général d'une gravité plus grande. Reste que l'épisode anorexique est un moment dramatique de l'assomption du rôle sexuel et social de la jeune fille. Il y a alors une volonté de savoir chez l'anorexique : pourquoi on (elle) mange. Ce qui se révèle à travers ces pathologies de l'oralité, c'est l'exacerbation de la demande. Cela révèle que le sujet humain n'a pas de rapport naturel à ses besoins, mais qu'ils sont en quelque sorte contaminés par le langage et les aléas. Chez la fille, c'est l'être même du rapport à soi et à l'autre qui est en jeu : « que suis-je pour toi ? » Face aux mensonges de la famille, elle proclame en acte, telle Antigone, qu'elle « ne mange pas de ce pain-là »…
On notera enfin que la conception dominante met l'accent sur les troubles de comportement ou bien exalte l'image héroïque et victimaire à la fois de l'anorexique, tandis que la psychanalyse la réinterroge comme oracle de la féminité. L'analyse peut aider à retrouver le nouage de cette tragédie familiale et à en configurer un autre dénouement. Afin de cesser de « maudire » sa faim, tenter de « bien dire » son vrai désir.
L'anorexique contient une énigme qui enseigne sur la féminité comme demande d'amour. « Que veut la femme ? » la question laissée sans réponse selon Freud consonne avec une autre : « Que veut l'anorexique ? »















Pour aller plus loin


Corps et symptôme. Leçons de psychanalyse, Paul-Laurent Assoun, éditions Economica.
Freud et la femme, Paul-Laurent Assoun, éditions Payot.
Lettres à Wilhelm Fliess 1887-1901, Sigmund Freud, éditions PUF.
Les Yeux et le Ventre, Hilde Bruch, éditions Payot.
La faim et le corps : Une étude psychanalytique de l'anorexie mentale, Evelyne Kestemberg, Jean Kestemberg et Simone Decobert, éditions PUF.

 

 

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