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SANTÉ
SUJET ET SANTE : L'«autre scène» du symptôme
01 Juin 2009 par Paul-Laurent Assoun
Qu'est-ce que la psychanalyse a à voir avec la santé ? Paul-Laurent Assoun, psychanalyste et professeur à l'université Paris-VII Diderot, explicite leurs rapports.
La santé est une notion médicale : elle définit l'état de bon fonctionnement général des organes. Selon la définition célèbre du chirurgien Leriche, elle désigne « le silence des organes ». La maladie est en effet cet état dans lequel le corps, jusque-là plongé dans un bienheureux fonctionnement, se met à « parler » plus ou moins bruyamment. Mais on sait qu'il y a d'étranges malaises auxquels il est impossible d'assigner – une fois déployé l'arsenal considérable des techniques médicales – une origine organique et que l'on a tôt fait de référer, de façon plutôt vague, au « mental » ou au « psychique ». Pourtant, c'est bien dans le corps que cela se passe. Le terme « psychosomatique » même est insuffisant. Que faire lorsque, après un examen des plus approfondis – on sait la portée des techniques d'imagerie médicale, du scanner à la scintigraphie –, bien qu'aucune lésion ne soit détectée, le sujet fait état d'une réelle souffrance, dans son corps propre ? Autre exemple : que faire de ces étranges troubles que l'on regroupe sous ce registre, à la fois familier et au fond ambigu, de « dépression » ? Une fois défalqué l'ensemble du discours médical, il reste ce malaise : trouble de l'humeur douloureux, suppression de l'intérêt pour le monde extérieur, inhibition de l'action, perte de la capacité amour et diminution du sentiment de soi. Voici maintenant des troubles étranges qui viennent brusquement dérégler l'existence sociale – ceux qui par exemple empêchent désormais de se déplacer sans une crise d'angoisse – ce que l'on réfère aux phobies. Ce premier sondage montre l'enjeu : le discours neurologique dominant déchiffre le symptôme sur le mode de la lésion – qu'il faut à tout prix localiser – et du dysfonctionnement, gommant le sujet. Il y a un reste chronique du discours médico-social. Quand nous sommes confrontés à ce que l'on peut tenir pour les scories de la norme de comportement, sonne l'heure d'entrée en scène de la psychanalyse, non comme une sorte de « supplément d'âme » ou d'irrationnel, mais bien en référence à la médecine scientifique, interpellée sur la question de ce qu'elle fait du sujet. Ou plus concrètement, de ce qu'elle échoue à rendre compte – ce qui n'est au reste pas son propos – de ces phénomènes par où le sujet porte à l'expression, en acte, une réalité qui ne peut se « dire » autrement.
En psychanalyse, le symptôme désigne une formation inconsciente, qui témoigne d'un conflit mais aussi son élaboration symbolique. Le symptôme est donc « symptôme de souffrance » (Leidensymptom), mais réalise, comme « formation réactionnelle », « formation de compromis » et « formation de substitut » par rapport à la pulsion, un certain gain de plaisir. Il y a bien un « bénéfice du symptôme », primaire, celui qui consiste à éviter l'affrontement direct du conflit et « secondaire(s) », dans la mesure où, une fois installé, le symptôme peut représenter une « rente d'invalidité ». D'un côté, le symptôme traduit un « rejet » de certaines pulsions éprouvées comme « mauvaises » ; d'un autre côté, il s'agit de maintenir, au moyen du symptôme, un rapport à la pulsion refoulée — ce qui implique la fonction du symptôme de réaliser une vie de plaisir inconsciente, au sein même de la production morbide. Le symptôme traduit donc à la fois le rejet de pulsions et le « cabrement » contre l'interdit. Le moi, après avoir exécuté l'opération de refoulement, se charge d'un « symbole mnésique » ou souvenir qui vient représenter le refoulé : c'est celui-ci qui fait symptôme. La formule de la genèse inconsciente du symptôme est « conflit, refoulement, remplacement par une formation de compromis ». Le symptôme est comparé de façon éloquente à une « luxation du Moi », c'est-à-dire ce qui, sous l'effet d'une pression pulsionnelle et/ou d'un traumatisme, fait sortir le Moi de son articulation. Le Moi finit pourtant par « s'adapter » au symptôme pour en faire une « appartenance ». Le coup de force et d'audace de Freud est de faire sortir la notion de symptôme, marquée du sceau de la tradition médico-psychiatrique, de sa conception objectivante en le rapportant à ce dont il témoigne du côté du sujet. C'est, comme élément de la vie désirante, un nouage complexe entre souffrance et plaisir. Encore faut-il montrer comment la clinique psychanalytique, au cas par cas, se confronte à cette autre scène du symptôme. Le propre de cette rubrique sera d'examiner en détail cet effet de la psychanalyse, envisageant paradoxalement l'envers inconscient de la « santé », soit le symptôme comme vérité du sujet…
Éditions de l'Olivier.
L'angoisse
Éditions Economica.
Les phobies
Éditions Economica.
Psychanalyse et théorie de la culture
Éditions Armand Colin.
L'autre scène : la psychanalyse
Que met-on sous le terme « psychanalyse » et sous le nom propre de son créateur, Sigmund Freud (1856-1939) ? Sans doute à l'évocation du terme viendront les mots de « sexualité », de rêve, d'inconscient, voire de « complexe d'Œdipe ». Surtout, une certaine façon d'interpréter, de donner sens à des actions censées insignifiantes. On sait aussi que l'on peut « faire une psychanalyse », connue comme une certaine forme de thérapie qui semble amener à un voyage dans le mystérieux pays de l'inconscient. Tout cela appartient aux clichés, qui contiennent bien un noyau de vérité. L'autre scène : la psychanalyse.
Une définition complète
Ce néologisme est forgé par Freud (1896) à partir des termes « analyse » et « psyché » : il s'agit donc littéralement d'une « dé-composition » (ana-lysis) de la psyché. La psychanalyse est le nom d'un procédé d'investigation de processus psychiques qui autrement sont à peine accessibles ; d'une méthode de traitement des troubles névrotiques qui se fonde sur cette investigation ; et aussi d'une série d'aperçus psychologiques, acquis par ce chemin, qui croissent peu à peu jusqu'à devenir une nouvelle discipline scientifique. Elle est donc à la fois le procédé d'investigation des processus psychiques inconscients, une (psycho)thérapie centrée sur les névroses et une discipline scientifique, en cours de constitution, articulée autour de « l'hypothèse de l'inconscient ». Freud s'est avisé qu'au coeur de certaines pathologies comme l'hystérie ou la névrose obsessionnelle, oeuvrait un conflit qui, pour des raisons qu'il y aura lieu de développer, a sa source dans un conflit désigné comme « psycho-sexuel ». Étrange idée que celle d'inconscient. Si je ne le « sais » pas, comment cela peut-il agir ? Comment un « insu » peut-il me savoir ? C'est ce que démontre quotidiennement le symptôme.
Le symptôme, épreuve de vérité du sujet
Ce que la psychanalyse expérimente, c'est l'importance de la dimension pulsionnelle. À côté des pathologies fonctionnelles que Freud appelle « toxiques », on trouve des « psychonévroses ». Voici par exemple un sujet qui ne peut vivre sans d'étranges rituels qu'il s'impose en secret – ce que l'on désigne comme névrosé obsessionnel. Incapable de rendre compte de la signification de cette « contrainte » interne, il doit pourtant y céder, pour éviter l'angoisse qui serait la sanction de la négligence de ces absurdes impératifs internes. L'inconscient au sens analytique, c'est ce que l'on rencontre quand on est confronté à quelque chose qui vient de soi mais que l'on ressent comme étranger. L'exemple même, c'est ce que l'on appelle « angoisse ». Pénible expérience de ce moment étrange où le sujet ressent un sentiment d'oppression, lié à la présence de quelque chose d'étranger, d'inconnu qui isole du reste du monde, cocktail sensori-moteur, qui justement peut revenir en pleine situation sociale – comme dans l'agoraphobie où le sujet se sent comme enfermé avec lui-même… à l'extérieur. Il n'y a pas que des symptômes lourds. Voici un lapsus, un acte manqué. Ce qui passe pour une maladresse a bien un sens. L'« acte manqué » – par apport à la finalité de mon action – s'avère à l'examen un acte des plus réussis, puisqu'il a permis de porter à l'expression, malgré moi-même, une signification qui veut se dire et qui obtient le « droit d'expression » au moyen du symptôme. Bref, la psychanalyse montre que le symptôme ne dit jamais rien de stupide.
Les fonctions inconscientes du symptôme
On trouve des thérapies courtes, cognitives ou comportementales qui elles, définissent le symptôme comme un dys-fonctionnement, à « cibler » et à réduire. Ainsi les troubles obsessionnels et compulsifs sont-ils traités comme des dysfonctionnements isolés, là où la psychanalyse en interroge les ressorts conflictuels. Il conviendra certes d'examiner le débat en cause, contentons-nous ici d'en montrer l'enjeu : ces thérapies reposent sur l'idée d'un dérèglement ponctuel de l'aptitude à raisonner ou à se conduire, là où la psychanalyse montre que le sujet exprime de façon précise un conflit.En psychanalyse, le symptôme désigne une formation inconsciente, qui témoigne d'un conflit mais aussi son élaboration symbolique. Le symptôme est donc « symptôme de souffrance » (Leidensymptom), mais réalise, comme « formation réactionnelle », « formation de compromis » et « formation de substitut » par rapport à la pulsion, un certain gain de plaisir. Il y a bien un « bénéfice du symptôme », primaire, celui qui consiste à éviter l'affrontement direct du conflit et « secondaire(s) », dans la mesure où, une fois installé, le symptôme peut représenter une « rente d'invalidité ». D'un côté, le symptôme traduit un « rejet » de certaines pulsions éprouvées comme « mauvaises » ; d'un autre côté, il s'agit de maintenir, au moyen du symptôme, un rapport à la pulsion refoulée — ce qui implique la fonction du symptôme de réaliser une vie de plaisir inconsciente, au sein même de la production morbide. Le symptôme traduit donc à la fois le rejet de pulsions et le « cabrement » contre l'interdit. Le moi, après avoir exécuté l'opération de refoulement, se charge d'un « symbole mnésique » ou souvenir qui vient représenter le refoulé : c'est celui-ci qui fait symptôme. La formule de la genèse inconsciente du symptôme est « conflit, refoulement, remplacement par une formation de compromis ». Le symptôme est comparé de façon éloquente à une « luxation du Moi », c'est-à-dire ce qui, sous l'effet d'une pression pulsionnelle et/ou d'un traumatisme, fait sortir le Moi de son articulation. Le Moi finit pourtant par « s'adapter » au symptôme pour en faire une « appartenance ». Le coup de force et d'audace de Freud est de faire sortir la notion de symptôme, marquée du sceau de la tradition médico-psychiatrique, de sa conception objectivante en le rapportant à ce dont il témoigne du côté du sujet. C'est, comme élément de la vie désirante, un nouage complexe entre souffrance et plaisir. Encore faut-il montrer comment la clinique psychanalytique, au cas par cas, se confronte à cette autre scène du symptôme. Le propre de cette rubrique sera d'examiner en détail cet effet de la psychanalyse, envisageant paradoxalement l'envers inconscient de la « santé », soit le symptôme comme vérité du sujet…
A lire

Le démon de midi
Éditions de l'Olivier.

Leçons psychanalytiques
L'angoisse
Éditions Economica.

Leçons psychanalytiques
Les phobies
Éditions Economica.

Freud et les sciences sociales
Psychanalyse et théorie de la culture
Éditions Armand Colin.
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