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Photo © Fabrice Lerouge/Onoky / Photononstop
SAVEURS
La gourmandise un péché capital?
28 Juillet 2011 par Marie-Christine Clément
Malgré le retour d'un discours moralisateur, la gourmandise reste une valeur sûre. Alors pourquoi se priver?
Le retour du péché «Mangez équilibré», «évitez le grignotage entre les repas», «évitez de manger trop gras, trop sucré, trop salé»… Depuis les prêches moralistes de l'église, nous n'avions jamais reçu autant d'injonctions sur la façon de nous alimenter. «Le péché de gourmandise, en cette fin de siècle, a plus aisément été sécularisé et médicalisé que le péché de chair1» constate le sociologue Claude Fischler. En peu de temps, nous sommes passés d'une économie de chasse et de cueillette, puis d'une production agricole incertaine à, du moins en Occident, une surproduction incarnée par une industrie agroalimentaire qui inonde nos linéaires de nourritures variées. Il ne s'agit plus, au début du XXIe siècle, de prendre ce que la terre nous donne au gré des saisons mais de choisir parmi une multitude d'aliments disponibles quelle que soit la période de l'année.
Le gourmand, figure du consommateur idéal
Contrebalançant le discours moralisateur, la publicité voue un véritable culte au gourmand devenu la figure emblématique du consommateur. Il est le chouchou des publicitaires qui l'utilisent sans vergogne car il incarne le «super-consommateur» qui prend du plaisir à la consommation, sans culpabiliser. Tout produit revendiqué comme «gourmand» se voit aussitôt enrichi d'une connotation positive. La valeur «gourmandise» apposée sur un produit fait vendre et ne s'applique plus uniquement aux produits alimentaires. Les corps doivent aussi s'envelopper de «gourmandise». Les parfums et les crèmes se parent de noms ou de références tirés du champ alimentaire2. Ainsi la figure du gourmand cautionne et déculpabilise3 notre comportement de consommateur. Mais, à force d'en abuser, elle peut aussi jouer un rôle de repoussoir en nous renvoyant l'image caricaturale d'un individu voué à une consommation éperdue, penché au-dessus d'un caddie sans fond.
Le «délinquant nutritionnel»
La gourmandise sous-tend implicitement, qu'elle soit assumée ou non, la notion d'excès. Après le «gentil gourmand» consommateur vient la figure repoussoir du «vilain obèse». Alors que le gras était, au XIXe siècle, considéré comme signe de puissance et de richesse, la figure du glouton, incarnée aujourd'hui par «le gros» si injustement stigmatisé, est dévalorisée car elle signifierait le manque de maîtrise de l'individu sur son corps. Face à cette incarnation d'un «nouveau mal», nous nous imposons la mortification du régime. «Les prescriptions nutritionnelles entretiennent la notion d'un péché contre son corps mais aussi contre la société. Dès lors, la gourmandise est perçue comme une faiblesse sociale, morale, physique, le gourmand comme un potentiel délinquant nutritionnel.4» Le mangeur de viande, par exemple, a été présenté comme celui qui, encourageant l'élevage intensif de bovins par sa consommation, menaçait l'équilibre écologique de la planète. «Manger trop» devient ainsi un syndrome moral, condamné pour des raisons esthétiques, sociales ou environnementales. Un discours qui produit à la longue plus de dérèglements que de véritables effets régulateurs.La «bonne gourmandise» et la «mauvaise gourmandise»
Nous assistons ainsi à la co-existence actuelle d'une «bonne» et d'une «mauvaise» gourmandise. La «bonne gourmandise» s'oriente d'une part vers des produits «sains» (ou «saints»?) comme les alicaments ou les produits bio, et d'autre part vers des produits équitables. De nombreuses marques ayant investi le filon pour se donner bonne conscience. La «mauvaise gourmandise» est incarnée par la nourriture de grignotage, snacks, barres chocolatées, sodas, fast-foods. Cette «junk food», unanimement condamnée est souvent considérée comme l'apanage des adolescents. Cette vision manichéiste repose sur une conception de la nature considérée comme bonne et d'un processus industriel diabolisé. Mais avec l'inscription du repas français au patrimoine immatériel mondial de l'Unesco, la bonne gourmandise s'est vue légitimisée dans la lignée d'un savoir-faire, d'un savoir-vivre, dans la connaissance des manières de table, des produits du patrimoine, dans l'acte culinaire et la convivialité, valeurs qui ont procédé à une certaine réhabilitation de la gastronomie. «L'érotisme est à la sexualité ce que la gastronomie est à la nourriture: un supplément d'âme», proclame Michel Onfray dans son récent Manifeste hédoniste (éditions Autrement).La gourmandise «doudou»
La gourmandise doudou, qui joue sur le principe de la régression enfantine assumée, est aujourd'hui un véritable phénomène de mode. Il est ainsi admis de tromper son stress avec une tablette de chocolat ou de noyer son chagrin dans un pot de Nutella. L'univers du sucré et des bonbons était jusqu'alors considéré comme le «défaut naturel» des femmes et des enfants. Leur penchant pour les sucreries «est expliqué par un goût naturel pour le sucre. Ne nécessitant aucun apprentissage, ce goût convient parfaitement à des êtres perçus comme faibles et immatures5» analyse Florent Quellier. Or on assiste aujourd'hui à une revendication sans complexe d'une gourmandise régressive associée à la consommation de friandises qui font désormais partie de l'alimentation du nouvel «adulescent», ce jeune adulte qui assume la culture cocon et sa consommation compulsive d'aliments estampillés «enfantins». Cette tendance a même été anoblie par la culture culinaire. On ne compte plus les recettes à base de fraises Tagada, les cakes au Carambar, les cookies au Nutella.La gourmandise et la joie de vivre
Ainsi, malgré le retour appuyé d'un discours moralisateur, la gourmandise reste perçue comme une valeur positive. «La gourmandise est liée à la générosité et à la gaieté. Une personne qui n'est pas gourmande est suspecte à mes yeux! 6» raconte Nathalie Bader. La gourmandise est l'expression d'un mode de vie décomplexé, «bon enfant», comme une joie de vivre affirmée. «La gourmandise est liée à la curiosité et à l'appétit de vie. Prendre un dessert lors d'un déjeuner ne me gêne absolument pas, et si je peux le partager, c'est mieux! 7» Rappelons avecJean-Pierre Corbeau que «le plaisir ne conduit pas forcément à l'excès. Il est conciliable avec la santé, il lui est même nécessaire si l'on considère celle-ci dans une perspective globale incluant la santé mentale8». Il est également primordial dans la régulation de notre appétit. Comme le souligne si justement le professeur Mac Leod: «la gourmandise, c'est la nourriture avec du plaisir». Alors pourquoi se passer de ces moments légers de liberté?
1. Claude Fischler, Le Bon et le saint, Cahiers de l'Ocha n°1, juin1993.
2. La collusion entre un pâtissier et un parfumeur est effective en novembre 2007 avec la ligne Ladurée. Source internet, 1er novembre 2007.
3. Cf. les slogans publicitaires pour une marque de desserts: «C'est bon, la honte!» Campagnes publicitaires Senoble 1998 et 2000.
4. Florent Quellier, Gourmandise, histoire d'un péché capital, Armand Colin, p. 214.
5. Florent Quellier, p.170.
6. Verbatim Nathalie Bader in Le Figaro Madame, 31décembre 2010.
7. Verbatim José Lévy in Le Figaro Madame, 31décembre 2010.
8. Jean-Pierre Corbeau, «L'indispensable plaisir alimentaire» in Nourrir de Plaisir.
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