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Photo © Françoise Nicol pour les Éditions Alain Ducasse
SAVEURS
Le repas gastronomique français
13 Octobre 2011 par Marie-Christine Clément
À la question : «Selon vous, la gastronomie fait-elle partie du patrimoine et de l'identité des Français ?», les Français répondent oui à 95,2% 1.
Mais comment le repas gastronomique qui incarne un plaisir ritualisé et codifié s'est-il construit ?
Les Français considèrent leur gastronomie comme une véritable richesse patrimoniale. Et chacun défend son territoire avec ardeur : la tarte Tatin est-elle née à Romorantin ou à Lamotte-Beuvron ? Le gamay est-il meilleur en Loire ou en Beaujolais ? Peu importe. Les Français s'incarnent dans cette revendication de la bonne chère, localisée, la plupart du temps, dans un lieu géographique identifié comme un «terroir» 2.
L'art de la table à la cour
Cette richesse patrimoniale résulte d'une lente construction politique liée à la construction du territoire et de l'identité de la France. Dès l'époque médiévale, le savoir culinaire est reconnu. Quand Charles V constitue la première bibliothèque royale, embryon de la Bibliothèque Nationale, il demande à son cuisinier, Guillaume Tirel, de mettre ses recettes par écrit. À la Renaissance, grâce à l'influence italienne, l'art de la table devient un élément constitutif du cérémonial de la cour. Les embryons d'étiquette constitués par François Ier puis par Catherine de Médicis seront magnifiés ensuite par Louis XIV à Versailles.
La cuisine a fait l'homme
C'est grâce à la domestication du feu qu'est apparue l'espèce humaine. Après Catherine Perlès, Richard Wrangham défend cette thèse. Il y a des centaines de milliers d'années, quelque part dans le sud du Sahara, l'un de nos lointains ancêtres fut attiré par l'odeur appétissante d'un gibier pris dans un feu de brousse. Il apprécia cette viande, plus facile à mastiquer que la chair crue. Cet événement eut des conséquences innombrables. Tout d'abord, l'apport calorique de la viande, plus important que celui de son habituel régime alimentaire constitué de fruits, de pousses, de graines, de larves ou d'insectes, entraîna des transformations morphologiques, notamment la réduction de son appareil masticateur et de la longueur de ses intestins. L'énergie économisée par une meilleure digestion servit à développer d'autres organes, en l'occurrence le cerveau. Ce qui lui permit de franchir des étapes décisives: la fabrication d'outils de pierre plus élaborés, la construction des premières habitations. La cuisson de sa nourriture eut également des conséquences sociales: le gibier n'étant plus consommé sur le lieu de la chasse mais rapporté au camp, il pouvait être partagé. Une division des tâches entre les hommes et les femmes s'instaura alors.Richard Wrangham, Catching fire. How cooking made us human. Basic Books Perseus Books group, New York, 2009.
Révolution culinaire et démocratisation
Mais c'est véritablement le XVIIe siècle qui connaîtra l'avènement de la «haute cuisine française», grâce à une révolution culinaire historique en Europe : l'abandon des épices médiévales et l'introduction dans la cuisine aristocratique des «épices des pauvres», ail, poireau et autres herbes et échalotes, ainsi que des graisses dites populaires, beurre et huile. Il n'est pas anodin de constater que cet anoblissement des goûts provinciaux coïncide avec l'ordonnancement des régions et la constitution d'une nation centralisée mise en oeuvre par Colbert. Au milieu du XVIIIe siècle, le restaurant permettra la démocratisation de cette haute cuisine, vulgarisée dans de nombreux ouvrages culinaires publiés au XIXe siècle, qui verra l'apparition d'une nouvelle figure, véritable incarnation de la classe bourgeoise et de sa «folie» pour les arts de bouche, le gastronome.
Le terroir à l'Unesco
En novembre dernier, l'Unesco a classé le repas gastronomique français au patrimoine culturel immatériel de l'Humanité. Dans son dossier de candidature, la relation toute particulière des Français avec leur territoire est évoquée : «Le repas gastronomique utilise de préférence des denrées issues de la tradition des terroirs qui ont une haute valeur culturelle. Elles symbolisent pour les Français la qualité (gustative, nutritionnelle, sanitaire) qui découle d'une interaction intelligente entre l'homme et l'environnement. La reconnaissance de l'élément contribuerait à maintenir et à renforcer le respect d'une gestion harmonieuse de l'environnement, de la biodiversité, des paysages, et renforcerait aussi le tissu social, éléments constitutifs d'un développement durable.*» L'enjeu ne se situe plus seulement à l'échelle individuelle mais à celle de l'ensemble du territoire et induit une certaine ligne pour la politique agricole. À quand le gel des permis de construire pour permettre l'installation de terres maraîchères à proximité des grandes villes et favoriser les circuits courts d'approvisionnement ? À quand une véritable éducation alimentaire à l'école et l'instauration de cours de cuisine en activité optionnelle? Pour l'instant, l'impact culturel de ce rituel du repas nous protège d'une évolution de l'obésité et explique, en partie, notre résistance aux grignotages. Sans décisions politiques fortes, jusqu'à quand pourrons-nous résister? Nous avons vu comment le repas gastronomique français était le résultat d'une suite de décisions politiques concernant la construction de l'État français. L'inscription du repas gastronomique au patrimoine immatériel de l'humanité s'est traduit, dans un premier temps, par l'instauration d'une fête de la Gastronomie (elle a lieu le 23 septembre). Espérons qu'elle saura dépasser l'agitation festive et anecdotique, qui peut, certes, être agréable, pour engendrer des décisions politiques sur le long terme et devenir, peut-être, le début d'une prise de conscience salutaire autant qu'un moment de partage, de convivialité et de plaisir.*Francis Chevrier, Notre Gastronomie est une culture, préface de Jean-Robert Pitte, François Bourin éditeur, 2011.
Une gastronomie à l'échelle nationale
Sous l'Empire, après la disparition de la figure du Roi, quand il s'agira d'incarner la nation, les spécialités gastronomiques seront naturellement choisies. En 1804, un député à la Convention proposera de réaliser un «jardin patriotique» 3 où les provinces seraient symbolisées par leur production alimentaire. En 1808, une géographie gastronomique de la France sera, pour la première fois, réalisée: bouteilles, volailles, poissons, ruches ou terrines symboliseront différentes provinces françaises pour apprendre aux citoyens à identifier la République comme «entière, une et indivisible»4. Le terroir français est à la fois une construction culturelle, imaginaire et politique née d'un climat et d'une situation géographique particulières.
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Le repas, un plaisir ritualisé
La gastronomie française possède des caractéristiques qui la rendent identifiable dans le monde entier. Une inscription dans la durée, tout d'abord, avec une hiérarchisation des plats construite comme une grammaire gustative où se succèdent entrée, plat principal, fromage et dessert. Le mariage des mets et des vins ensuite, mariage qui a donné naissance à la fonction spécifique de sommelier. Enfin, à table, les Français parlent de nourriture. Ce discours né de la convivialité donne un primat au goût et au plaisir plutôt qu'à la valeur nutritionnelle des plats et a engendré une abondante littérature qui lui est dédiée.
1. Enquête du Crédoc, juillet 2009. 2. Le terroir regroupe à la fois un lieu géographique et les caractéristiques humaines propres à son art de vivre (architecture, cuisine, us et coutumes). 3 et 4. Julia Csergo, «L'émergence des cuisines régionales» in Histoire de l'Alimentation, Jean-Louis Flandrin et Massimo Montanari, Fayard, 1996.
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À lire
Le cuisinier Alain Ducasse a « concocté » avec Christophe Saintagne et la diététicienne Paule Neyrat deux livres de recettes simples et originales. Le premier autour des plats : Nature, simple, sain et bon, 24,90 €, le second autour des desserts : Nature Desserts simple, sain et bon, 15 €. Les deux ouvrages parus aux éditions Alain Ducasse sont illustrés par la photographe Françoise Nicol.Photos extraites des livres d'Alain Ducasse et Paule Neyrat, Nature, simple, sain et bon, éditions Alain Ducasse.
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