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Photo © Julie (agence Slides) porte un tee-shirt Mexx, une toque et un tablier Casa elle est photographiée par Stéphane de Bourgies (www.bourgies.com).

SAVEURS

Manger l'atout santé

17 Mars 2009 par Marie-Christine Clément

Voici revenu le mois de mars et ses traditionnels régimes minceur. Pourquoi vouloir rituellement se punir ? N'est-il pas possible de se réconcilier enfin avec la nourriture ?

 

Le plaisir n'est pas l'excès

Il faut tout d'abord tordre le cou à une idée encore trop largement répandue : le plaisir n'est pas forcément synonyme d'excès. Notre société occidentale a heureusement aujourd'hui vaincu définitivement famines et disettes. Au Moyen Âge, les repas pantagruéliques, les ogres, les menus interminables, n'étaient que des contrepoints, réels ou imaginaires, à un quotidien beaucoup plus frugal. La religion condamnait alors ces excès pourtant régulateurs, qui permettaient de supporter de nombreuses privations. Or, malgré l'amélioration de nos conditions de vie, ce modèle persiste. Le plaisir alimentaire n'est pas seulement synonyme de satisfaction du ventre, il est aussi, et spécialement dans notre société française, synonyme de plaisir, de dégustation et de convivialité. Comprendre l'acte de manger ne saurait se réduire à concevoir la seule satisfaction de nos pulsions élémentaires.

 

Le goût régule l'appétit

Quand on mange, on peut satisfaire en même temps deux types de plaisir : celui de se remplir (la réplétion, sensation de ne plus avoir faim) et celui de satisfaire nos sens, c'est-à-dire notre goût. Or l'un influence l'autre, le goût est un régulateur naturel de notre appétit. Jean-Didier Vincent et André Holley, tous deux neurophysiologistes, ont mis en évidence l'importance d'une molécule, la dopamine, qui assure la communication entre les neurones du cerveau et intervient entre autres dans les sensations de désir et de plaisir. Le système dopaminergique donne la « valence affective » de ce que l'on mange, ce qui signifie qu'elle communique l'attrait ou la répulsion que nous éprouvons au cortex préfrontal qui fait alors en sorte que l'on s'arrête ou non de manger. En fonction de ces différents messages hormonaux, le cerveau coupe l'appétit ou, au contraire, le provoque. Le ventre n'est donc pas ici un acteur dominant ; c'est bien le cerveau qui guide nos réactions alimentaires en fonction du plaisir qu'il reçoit.

 

Le plaisir : une fonction 
physiologique nécessaire

L'équipe d'Eric Stice, chercheur de l'Oregon Research Institute, a récemment étudié par résonance magnétique fonctionnelle les réactions d'une centaine de jeunes Américaines en train de boire un milk-shake au chocolat et a observé l'activation de zones particulières de leur cerveau*. Ces chercheurs ont montré que les femmes qui savourent le breuvage le délaissent, sans forcément le finir, dès que leur plaisir s'émousse, alors que celles qui avalent sans prendre conscience du goût du laitage ont besoin de beaucoup plus de produit pour arriver à un stade de satisfaction acceptable. Or il s'avère que les premières, les « dégustatrices », sont de corpulence normale alors que les autres, «les avaleuses», sont en surpoids. Jean-Didier Vincent divise ces deux catégories de mangeurs en « hédonistes » et « anhédonistes » ; les premiers ont besoin de faibles stimuli pour ressentir un réel plaisir alors que les seconds doivent manger en quantité pour atteindre le même niveau de satisfaction.

 

La victoire des hédonistes

Cette expérience tend à prouver que, contrairement aux idées reçues, être hédoniste serait un gage de bonne santé. Goûter, déguster, procurent des sensations de plaisir qui s'avèrent nécessaires à notre équilibre. Chacun peut le vérifier lors d'un repas de fête ou d'un repas pris au restaurant, occasions de manger des nourritures plus diverses que la normale. Pour une quantité de nourriture égale, on aura la sensation d'avoir davantage mangé. Or ce sentiment ne viendra pas forcément de la quantité de nourriture ingérée, qui pourra être égale, mais de la diversité des saveurs ressenties. Les centres indicateurs du plaisir sollicités plus souvent auront émis plus de signaux de satiété. Ainsi, plus on diversifie les saveurs et les goûts lors de sa prise alimentaire, plus on satisfait vite son appétit et donc, mieux on régule son alimentation. Manger en grande quantité d'un même aliment est contraire à un bon équilibre alimentaire car la recherche du plaisir sera, du fait de la répétition et de l'habitude, plus éloignée. La diversité alimentaire et la sensation de plaisir qui en découle sont donc véritablement le coeur de notre bien-être.

 

Le plaisir de manger ensemble

Le plaisir est ressenti de manière individuelle mais il n'est pas procuré uniquement par des sensations individuelles. «Le plaisir ne prend sens véritablement qu'avec le partage», rappelle le sociologue Claude Fischler. Manger ensemble est encore le meilleur rempart contre nos dépressions, nos écarts, nos désirs de compulsions. La table est le meilleur moyen d'échanger, d'observer, de transmettre. Notre équilibre alimentaire passe aussi par le fait de manger ensemble. Rappelons-le, notre modèle alimentaire français basé sur le plaisir et la convivialité reste le meilleur pilier de notre défense contre les dérives du grignotage et de l'obésité.

* Revue Science, 17 octobre 2008.


NOURRIR DE PLAISIR

réhabiliter le goût jubilatoire

Étudier le plaisir de manger n'est pas politiquement correct. Jean-Pierre Corbeau, professeur de sociologie à l'université François-Rabelais de Tours, a pourtant résolument franchi le pas en organisant en avril dernier un colloque* sur ce thème.

« Vouloir à tout prix faire passer dans l'esprit des Français la préoccupation de la santé avant celle du plaisir n'est pas nécessairement bon pour leur santé. L'intention est bonne mais des effets pervers sont à craindre, clame-t-il en ajoutant : il faut que nous donnions à nos enfants une véritable culture alimentaire et non pas une information nutritionnelle. » Il s'agit selon lui de réhabiliter la notion de « goût jubilatoire » où le mangeur prend du plaisir à ce qu'il mange, exerce ses sens dans un désir de découverte et de curiosité. L'incorporation devrait plutôt être une «incorporaction», un acte actif, conscient et motivé. Ainsi, la répression et l'interdit systématique de certains produits (barres chocolatées, boissons sucrées) seront sans effet sur des enfants que l'on ne pourra jamais «mettre sous cloche» et qui subiront toujours des pressions extérieures, ne serait-ce que le désir de s'inscrire dans le rituel de leur milieu (goûters entre copains, anniversaires, etc.). Mieux vaut édifier des règles de conduite – là c'est permis, ici, ce n'est plus de mise – et les guider vers une meilleure connaissance de la diversité des aliments en général.

* Nourrir de plaisir, régression, transgression, transmission, régulation ?
Ouvrage collectif sous la direction scientifique de Jean-Pierre Corbeau.
Actes du colloque du 3 au 5 avril 2008
organisé par l'université François-Rabelais, Tours.
Cahiers de l'Ocha n°13.
www.lemangeur-ocha.com.

 

2 prix littéraires

 

Notre collaboratrice Marie-Christine Clément vient d'être distinguée par un double prix littéraire, celui de littérature gourmande et celui de poésie gourmande, pour son dernier ouvrage sur l'imaginaire des légumes (Pause Santé numéro 1), La citrouille est une lune naufragée, publié aux éditions Albin Michel.

 

 

A lire

Voyage extraordinaire au centre du cerveau
Jean-Didier Vincent, éditions Odile Jacob.

Le cerveau gourmand,
André Holley, éditions Odile Jacob.

Actes du colloque de l'Institut français pour la nutrition,
12 décembre 2006.
www.ifn.asso.fr.
 

 

 

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