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Photo © Florence Durand/SIPA
SOLIDAIRE
Agir contre l'illettrisme
22 Octobre 2009 par Marie-Christine Deprund
9% de personnes qui vivent en France ont des difficultés avec la lecture et l'écriture. Un chiffre inquiétant et l'un des plus élevés en Europe. Enquête sur ceux qui refusent le tabou.
En 2004, une campagne contre l'illettrisme a été initiée par l'Unesco et Mont-Blanc.
Une campagne symbolisée par un arbre à messages en plein coeur de Saint-Germain-des-Prés. Parmi les 149 ambassadeurs, figuraient Catherine Deneuve, Jeanne Moreau et Nicolas Sarkozy.
Une campagne symbolisée par un arbre à messages en plein coeur de Saint-Germain-des-Prés. Parmi les 149 ambassadeurs, figuraient Catherine Deneuve, Jeanne Moreau et Nicolas Sarkozy.
Ils sont huit autour de la grande table. Des Africains, un Tamoul de la péninsule indienne, des Nord-Africains. Des agents d'entretien et des femmes de ménage, inscrits au cours d'alphabétisation par leur employeur, une entreprise de nettoyage. Car comment peut-on comprendre une notice d'entretien ou la consigne écrite d'un responsable quand les signes sont dénués de sens ?
Un apprentissage difficile
Et puis il y a les difficultés du quotidien. « J'aimerais suivre les études de mes enfants pour parler bien avec la maîtresse », déclare Malika, sri lankaise, la trentaine et maman d'une petite fille. Les cours, dispensés à la CEFORP, un organisme de formation et de réinsertion professionnelle, ont lieu trois fois par semaine : il faut un rythme soutenu pour apprendre. « L'amateurisme et les bons sentiments, c'est sympathique, mais, pour obtenir des résultats, des cours intensifs dispensés par des professionnels sont nécessaires, sinon c'est beaucoup d'énergie pour peu de résultats », déclare Abdallah Senbel, le directeur. Dans la classe du 14e arrondissement, l'ambiance est gaie, on se salue, on rit, on se raconte son quotidien… Mais quand Dominique, formatrice professionnelle, donne les phrases à lire, les sourires s'estompent, les yeux se plissent, les lèvres murmurent les sons, les doigts suivent les lignes… Ses élèves ont neuf mois d'enseignement derrière eux et ils ânonnent les « on » et les « en ». Décidément, la langue française est bien difficile. Et pour ces élèves, c'est le premier contact avec l'école.
Un problème largement répandu
Combien sont-ils, en France, à ne pas pouvoir lire un plan de ville, faire une liste de courses, déchiffrer et comprendre un texte simple, poser une addition ? Il existe peu de statistiques. 9 millions d'adultes en Europe selon l'Unesco qui met en garde : « Contrairement à l'idée reçue qui voudrait qu'en Europe seuls certains groupes minoritaires soient affectés, on constate que l'analphabétisme est un problème largement répandu. » Mais dans cette estimation se mêlent toutes sortes de niveaux. Il y a ceux qui ont été scolarisés dans leur pays et qui, pour des raisons psychologiques ou matérielles, n'ont pas enregistré les règles de la lecture (on parle alors d'illettrés), et ceux qui n'ont jamais été en contact avec l'écrit. « Et surtout des femmes qui, partout, sont les premières à être mises au ban du système éducatif », souligne Dominique. Aujourd'hui, les lois d'entrée en France se font de plus en plus sélectives. Mais on lit l'histoire du monde dans ces vagues de populations qui cherchent à sauver leur vie et nourrir leur famille. « Après les Tamouls et les Chinois, ce sont des jeunes d'Europe de l'Est ou d'Amérique latine qui commencent à fréquenter nos cours », explique A. Senbel. Dès lors, comment se débrouiller pour apprendre une langue à des gens de cultures si diverses, dont les vies forcément chaotiques ont parfois laissé des traces cruelles ? Peu de manuels et des crédits qui ont fondu ces dernières années comme peau de chagrin.
Professionnels ou bénévoles ?
Reste pour les associations à se débrouiller, au milieu d'un « empilement de dispositifs qui brouillent la visibilité », signale un professionnel de la réinsertion. Il y a les organismes de formation animés par des professionnels et des associations qui ont largement recours aux bénévoles. Gina, la soixantaine, dégage du temps pour aider une association de son quartier dans le 10e arrondissement de Paris. « Pour moi, c'est une affaire de voisinage, les filles qui viennent dans mes cours, je les croise chez les commerçants, elles font partie du quartier. On sort pour apprendre le plan du métro ou voir une expo. J'aide à l'intégration. Je glane aussi des méthodes de lecture via Internet », explique-t-elle. Car on n'apprend pas à lire à 40 ans comme à 6 ans. À l'âge adulte, le parcours est semé d'embûches et de découragements. Il y a la vie à gagner, les enfants dont il faut s'occuper, le logement éloigné des centres de formation.
« Je devrais réviser plus à la maison mais il y a toujours quelque chose de plus urgent à faire », explique une jeune veuve qui vit seule avec ses quatre enfants. D'autres pays, comme la Hollande, sont plus organisés. Chaque étranger analphabète est pris en charge pour une formation à la langue, à la culture, aux lois et aux valeurs du pays accueillant. La France, elle, est la championne européenne de l'illettrisme, un terme inventé dans les années 80 pour désigner ceux qui, malgré une scolarisation, ne savent ni lire ni écrire.
Une question de vie ou de mort
« Les enquêtes internationales confirment régulièrement le niveau médiocre des élèves français par rapport à ceux des pays économiquement comparables, alors même que le budget de l'Éducation nationale reste, proportionnellement au nombre d'habitants, l'un des plus élevés du monde », alerte Luc Ferry dans son livre Combattre l'illettrisme paru chez Odile Jacob. Il y a du travail pour toutes les bonnes volontés ; pour aider les enfants à ne pas perdre leurs acquis, pour aider les adultes à s'intégrer. « On n'imagine pas les trésors d'ingéniosité qu'une personne ayant des difficultés à lire et à écrire doit développer pour contourner les obstacles dressés par une société où la culture de l'écrit, de l'information et de la communication prédomine », explique le directeur du Secours Catholique. De quoi s'alarmer quand on sait que, selon l'étude du professeur David Baker de la Feinberg School of Medicine de Chicago, ceux qui ne savent pas lire présentent un risque de mortalité de 50 % plus élevé que la moyenne des habitants. « L'analphabétisme, conclut ce médecin, est une question de vie ou de mort. » Alors qu'est-ce qu'on attend pour faire mieux ?
Des chiffres pour mieux comprendre
S'il n'existe pas de statistiques concernant l'analphabétisme, l'illettrisme, lui, est très étudié.
- 9 % des personnes de 18 à 65 ans ayant été scolarisées en France sont illettrées, leur langue maternelle est le français. Cela représente 3 millions de personnes.
- Seulement 10 % des illettrés habitent les quartiers dits sensibles, la plupart vivent dans les zones rurales.
- Plus de 57 % des illettrés ont un emploi.
- 74 % d'entre eux utilisaient exclusivement le français à la maison à l'âge de 5 ans.
Les bons mots
On parle d'illettrisme pour les personnes qui ont été scolarisées en France et qui n'ont pas acquis une maîtrise suffisante de la lecture, de l'écriture, du calcul pour être autonomes dans les situations simples de la vie courante. On parle d'analphabétisme pour les personnes qui n'ont jamais été scolarisées.
Comment aider ?
Attention, le bénévolat ne s'improvise pas. Vous devez être disponible pour accepter une formation, suivre des règles d'enseignement et apporter un soutien régulier sur le long terme.
Pour trouver une association proche de chez vous, contactez :
- L'Agence nationale de lutte contre l'illettrisme www.anlci.gouv.fr ou 0 820 33 34 35.
- Votre mairie, qui vous donnera la liste des associations de quartier.
- Les associations de solidarité : Le Secours Catholique, les Restos du Coeur, Emmaüs selon les régions.
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