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Photo David Attali, Cédric Desbrosse
SOLIDAIRE
Une nuit avec les sans-abri
03 Juin 2010 par Julie Pujol
Une fois par semaine, les bénévoles de la Protection civile parcourent Paris à la rencontre de ceux qui vivent dans la rue. L'une de nos journalistes les a accompagnés.
Jérôme, président de l'antenne Paris-Centre, m'a donné rendez-vous à 20 heures pour assister aux préparatifs. Avant de partir «marauder», direction la salle de tri. Denrées et boissons sont réparties dans des sachets. À l'arrière du camion, on charge des thermos d'eau bouillante, des sachets de soupe, café, thé, chocolat et de la vaisselle en carton. Ce soir, les bénévoles distribueront aussi pour la première fois des produits d'hygiène. Savon, dentifrice, déodorant, ont été offerts par les clients des magasins Monoprix. Les denrées alimentaires, elles, proviennent de la banque alimentaire. Jérôme me prête un «uniforme», une parka aux couleurs de la Protection civile, et me présente l'équipe. Nicole est au volant, Julien est «stagiaire humanitaire», Jean, enfin, est retraité et rodé au bénévolat.
Notre équipe est affectée aux quatre premiers arrondissements de Paris. Aucun itinéraire n'est programmé, le camion roule au gré de nouvelles rencontres et de vieilles connaissances. Nous nous arrêtons place du Palais-Royal, où Nicole a repéré un vieux monsieur couché sur le sol. «Café, thé, chocolat ?», lui propose Jean comme un maître d'hôtel. «On ne leur impose rien, ils choisissent ce qui leur fait plaisir», m'explique-t-il en souriant de mon air étonné. Notre homme demandera seulement un café. «Donne-lui tout de même un sac de couchage, ajoute Jean, le sien est troué !» Après la rencontre, Jérôme remplit une fiche de suivi qui permettra aux prochaines équipes de le retrouver.
Rue Vivienne, un homme est assis par terre, casque de baladeur sur les oreilles. À ses côtés, une valise rouge et des tranches de pain de mie écrasées. Il nous regarde approcher d'un air absent ; mais à mesure que Jean lui parle, son visage s'ouvre. Il enlève un écouteur, puis l'autre. Une lueur naît dans ses yeux, il esquisse un sourire triste. Pour ce soir, il accepte un hébergement d'urgence. Un appel téléphonique, et nous lui réservons une place au centre Yves-Garel, dans le 11e arrondissement. «Ne roule pas trop vite, Nicole, il peut y avoir des gens sur le boulevard», explique Jean avant de crier «Stop !» quelques secondes plus tard. Une silhouette se dessine sur le sol, un homme est allongé sur la route. Je découvre une autre difficulté, la barrière de la langue. «Voulez-vous un kit hygiène ?», demande Jean, tandis que Jérôme traduit en mimant un brossage de dents. «Pas la peine, moi deux !», répond l'homme en ouvrant la bouche pour nous montrer ses deux uniques dents. «Souhaitez-vous passer la nuit en foyer d'hébergement ?» Il se renfrogne : «Non, moi liberté ! Liberté !», crie-t-il en montrant la grille d'aération qui lui sert de chauffage. «De nombreux SDF refusent de retourner en foyer après y avoir été victimes de violence ou rackettés. Contrairement à la police, nous n'emmenons jamais un sans-abri contre son gré, même si, dans les périodes de grand froid, on est un peu plus insistants», confirme Jean.
L'homme évoque ses souvenirs de guerre, mélangeant le tchèque et le français. Après un quart d'heure de discussion, nous regagnons le camion un peu à contre-coeur «C'est difficile de les interrompre quand ils ont envie de parler, précisent les bénévoles, mais il faut aussi aller voir les autres.» Nous arrivons à l'angle de l'Olympia, où vit une famille roumaine. «Ils sont très affectueux», me prévient Jean. À peine est-il sorti du camion que je le vois donner l'accolade aux hommes, embrasser la grand-mère et caresser les chiens. Je m'approche timidement, quand deux femmes me serrent dans leurs bras. Deux autres sont réfugiées derrière des cartons pour se protéger du vent. Sur un petit feu grillent des saucisses. Nous sommes au milieu du boulevard des Capucines… Quelques mètres plus loin, une mère et son fils ont installé un lit à même le trottoir humide. Ils nous ont reconnus et nous adressent un signe amical.
Nous remontons à bord du camion. Julien repère un jeune garçon, seul parmi des sacs en plastique. «Bonjour monsieur, bonjour madame» sont les seuls mots français qu'il saura nous dire, mais quelques gestes suffisent pour se comprendre. Nous lui apportons un sac de produits d'hygiène et une soupe. Il nous offre en retour son plus beau sourire. «Vous voyez, me confie Jérôme, c'est ça, notre récompense. L'autre jour, j'ai donné une chemise à un garçon de 16 ans. Et j'ai vu la joie dans ses yeux. À ce moment, j'ai su que ma journée avait été utile.» Plus loin, un couple s'est abrité sous un porche. Il commence à pleuvoir. Nous leur tendons une soupe qu'ils boivent lentement, blottis l'un contre l'autre. Ils nous demandent : «Vous reviendrez ? Nous vivons ici.» Voilà presque trois heures que nous sommes dehors, le froid commence à transpercer ma parka.Pour ces hommes et ces femmes, la nuit glacée ne fait que commencer.
Ils n'étaient pas seulement des «sans», sans papiers ou sans domicile. Ils ont eu un parcours, une vie, un travail, une famille. Le collectif Les morts de la rue milite pour leur redonner une dignité en publiant leur nom et en les honorant lors de célébrations collectives. Vous pouvez aider cette association en l'informant.
Si vous avez connaissance du décès d'une personne sans-abri, écrivez-nous par mail à redaction@pausesante.fr, par courrier à Pause Santé, 78 boulevard de la République, 92 100 Boulogne-Billancourt ou sur le site www.mortsdelarue.org.
Liens : La carte des morts de la rue, régulièrement mise à jour, est consultable sur le site : www.mediapart.fr/club/edition/vivre-a-la-rue-tue.
Cette association présente dans toute la France regroupe 32 000 bénévoles qui interviennent dans la formation du grand public aux premiers secours ainsi que dans des missions d'aide humanitaire et sociale.
Liens : Informations au 01 40 86 50 24 ou contact@protection-civile.org.
Photographe à l'agence SIPA/Press, Olivier Jobard propose avec Médecins du Monde une exposition itinérante. Elle lève le voile sur la vie des sans-papiers et apporte un témoignage inédit sur les conditions de vie, le parcours et l'état de santé de ces personnes parmi les plus exclues en Europe. Du 28 juin au 1er juillet, au forum international des Droits de l'Homme, cité internationale des congrès Nantes-Métropole. En septembre à Bègles sur le site des Terres Neuves. En novembre à Bruxelles.
Liens : Plus d'infos sur www.exil-exit.fr
Crédit photo : ©Jobard/MDM/SIPA
Légendes photos :
- « Des migrants se réveillent après avoir passé une nuit dans le parc Villemin. Paris, octobre 2008. »
- « Un migrant se cache d'une patrouille de police dans le port de Patras. De là, il tentera de s'introduire dans un camion en partance pour l'Italie. Juillet 2008. »
- « Ginette est originaire du Cameroun. Les équipes de Médecins du Monde à Bordeaux l'ont rencontrée quand elle était enceinte. Sans autorisation de séjour, elle n'avait pas de suivi médical de sa grossesse et vivait dans des arrière-boutiques, dans des squats, parfois en foyer avec sa première fille. Son bébé est né en novembre 2008. »
Notre équipe est affectée aux quatre premiers arrondissements de Paris. Aucun itinéraire n'est programmé, le camion roule au gré de nouvelles rencontres et de vieilles connaissances. Nous nous arrêtons place du Palais-Royal, où Nicole a repéré un vieux monsieur couché sur le sol. «Café, thé, chocolat ?», lui propose Jean comme un maître d'hôtel. «On ne leur impose rien, ils choisissent ce qui leur fait plaisir», m'explique-t-il en souriant de mon air étonné. Notre homme demandera seulement un café. «Donne-lui tout de même un sac de couchage, ajoute Jean, le sien est troué !» Après la rencontre, Jérôme remplit une fiche de suivi qui permettra aux prochaines équipes de le retrouver.
Rue Vivienne, un homme est assis par terre, casque de baladeur sur les oreilles. À ses côtés, une valise rouge et des tranches de pain de mie écrasées. Il nous regarde approcher d'un air absent ; mais à mesure que Jean lui parle, son visage s'ouvre. Il enlève un écouteur, puis l'autre. Une lueur naît dans ses yeux, il esquisse un sourire triste. Pour ce soir, il accepte un hébergement d'urgence. Un appel téléphonique, et nous lui réservons une place au centre Yves-Garel, dans le 11e arrondissement. «Ne roule pas trop vite, Nicole, il peut y avoir des gens sur le boulevard», explique Jean avant de crier «Stop !» quelques secondes plus tard. Une silhouette se dessine sur le sol, un homme est allongé sur la route. Je découvre une autre difficulté, la barrière de la langue. «Voulez-vous un kit hygiène ?», demande Jean, tandis que Jérôme traduit en mimant un brossage de dents. «Pas la peine, moi deux !», répond l'homme en ouvrant la bouche pour nous montrer ses deux uniques dents. «Souhaitez-vous passer la nuit en foyer d'hébergement ?» Il se renfrogne : «Non, moi liberté ! Liberté !», crie-t-il en montrant la grille d'aération qui lui sert de chauffage. «De nombreux SDF refusent de retourner en foyer après y avoir été victimes de violence ou rackettés. Contrairement à la police, nous n'emmenons jamais un sans-abri contre son gré, même si, dans les périodes de grand froid, on est un peu plus insistants», confirme Jean.
L'homme évoque ses souvenirs de guerre, mélangeant le tchèque et le français. Après un quart d'heure de discussion, nous regagnons le camion un peu à contre-coeur «C'est difficile de les interrompre quand ils ont envie de parler, précisent les bénévoles, mais il faut aussi aller voir les autres.» Nous arrivons à l'angle de l'Olympia, où vit une famille roumaine. «Ils sont très affectueux», me prévient Jean. À peine est-il sorti du camion que je le vois donner l'accolade aux hommes, embrasser la grand-mère et caresser les chiens. Je m'approche timidement, quand deux femmes me serrent dans leurs bras. Deux autres sont réfugiées derrière des cartons pour se protéger du vent. Sur un petit feu grillent des saucisses. Nous sommes au milieu du boulevard des Capucines… Quelques mètres plus loin, une mère et son fils ont installé un lit à même le trottoir humide. Ils nous ont reconnus et nous adressent un signe amical.
Nous remontons à bord du camion. Julien repère un jeune garçon, seul parmi des sacs en plastique. «Bonjour monsieur, bonjour madame» sont les seuls mots français qu'il saura nous dire, mais quelques gestes suffisent pour se comprendre. Nous lui apportons un sac de produits d'hygiène et une soupe. Il nous offre en retour son plus beau sourire. «Vous voyez, me confie Jérôme, c'est ça, notre récompense. L'autre jour, j'ai donné une chemise à un garçon de 16 ans. Et j'ai vu la joie dans ses yeux. À ce moment, j'ai su que ma journée avait été utile.» Plus loin, un couple s'est abrité sous un porche. Il commence à pleuvoir. Nous leur tendons une soupe qu'ils boivent lentement, blottis l'un contre l'autre. Ils nous demandent : «Vous reviendrez ? Nous vivons ici.» Voilà presque trois heures que nous sommes dehors, le froid commence à transpercer ma parka.Pour ces hommes et ces femmes, la nuit glacée ne fait que commencer.
Une personne vit et meurt dans ma rue
Ils n'étaient pas seulement des «sans», sans papiers ou sans domicile. Ils ont eu un parcours, une vie, un travail, une famille. Le collectif Les morts de la rue milite pour leur redonner une dignité en publiant leur nom et en les honorant lors de célébrations collectives. Vous pouvez aider cette association en l'informant.
Si vous avez connaissance du décès d'une personne sans-abri, écrivez-nous par mail à redaction@pausesante.fr, par courrier à Pause Santé, 78 boulevard de la République, 92 100 Boulogne-Billancourt ou sur le site www.mortsdelarue.org.
Liens : La carte des morts de la rue, régulièrement mise à jour, est consultable sur le site : www.mediapart.fr/club/edition/vivre-a-la-rue-tue.
La Protection civile
Cette association présente dans toute la France regroupe 32 000 bénévoles qui interviennent dans la formation du grand public aux premiers secours ainsi que dans des missions d'aide humanitaire et sociale.
Liens : Informations au 01 40 86 50 24 ou contact@protection-civile.org.
«Exil, exit ?»
Photographe à l'agence SIPA/Press, Olivier Jobard propose avec Médecins du Monde une exposition itinérante. Elle lève le voile sur la vie des sans-papiers et apporte un témoignage inédit sur les conditions de vie, le parcours et l'état de santé de ces personnes parmi les plus exclues en Europe. Du 28 juin au 1er juillet, au forum international des Droits de l'Homme, cité internationale des congrès Nantes-Métropole. En septembre à Bègles sur le site des Terres Neuves. En novembre à Bruxelles.Liens : Plus d'infos sur www.exil-exit.fr
Crédit photo : ©Jobard/MDM/SIPA
Légendes photos :
- « Des migrants se réveillent après avoir passé une nuit dans le parc Villemin. Paris, octobre 2008. »
- « Un migrant se cache d'une patrouille de police dans le port de Patras. De là, il tentera de s'introduire dans un camion en partance pour l'Italie. Juillet 2008. »
- « Ginette est originaire du Cameroun. Les équipes de Médecins du Monde à Bordeaux l'ont rencontrée quand elle était enceinte. Sans autorisation de séjour, elle n'avait pas de suivi médical de sa grossesse et vivait dans des arrière-boutiques, dans des squats, parfois en foyer avec sa première fille. Son bébé est né en novembre 2008. »
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