Intoxiqués de Detox

Purifier son organisme. L’expression semble faire mouche dans une société qui cherche des remèdes à ses crises de foi. Explications.

Une cure de nettoyage des intestins, des reins, de la vésicule biliaire, de l’estomac, de la peau… et « votre corps aura retrouvé ses esprits ». C’est la promesse d’un ex-adepte des régimes yoyo, Bernard Raquin, auteur de la méthode Total Detox. « Il ne s’agit en aucun cas de conseils strictement médicaux, met en garde son éditeur Guy Trédaniel. Le lecteur est invité à les considérer comme des suggestions de bien-être. » La plupart des ouvrages parus sur le sujet prônent le recours à une alimentation bio, aux plantes dépuratives, aux massages drainants, aux bains de vapeur… Des soins qui sont programmés dans des centres de thalasso ou des instituts et des produits qui se vendent de plus en plus en pharmacies, dans les supermarchés… Quelle peut-être la signification de cet engouement ?

 

Agir pour ne pas subir

« L’individu cherche à se laver du monde extérieur qu’il perçoit comme nocif, faux, agressif, explique le philosophe-sociologue Gilles Lipovetsky*. L’artificialisation de notre époque coexiste avec une quête d’authenticité et de simplicité. » En période de crise économique, le retour à l’essentiel est une valeur refuge. Chacun a le sentiment que son destin ne lui appartient plus totalement, mais reste une chose que l’on pense pouvoir maîtriser : son corps. En cherchant à protéger son intégrité, l’adepte de la détox lutte contre les « envahisseurs » qu’ils soient d’ordre technologique et dévoreurs de temps ou environnemental et pollueurs. « La crise de la vache folle, fortement médiatisée, a agi comme un formidable déclic en favorisant l’émergence de peurs irrationnelles », observe également Delphine Lhullier, ethnologue et spécialiste des pratiques corporelles énergétiques. Car le spectre des épidémies d’autrefois rôde encore dans nos esprits. Cette crainte d’être intoxiqués nous confronte à notre angoisse de mort, d’où ce sentiment de pouvoir retarder le pire en adoptant des pratiques plus saines. 
*Dernier ouvrage paru La Culture-monde,
Odile Jacob 2008.
 

Partisan de l’écologie intérieure

Martine, 30 ans, s’est laissée séduire par les propos d’une association célèbre qui demandait à ses adhérents de cesser de consommer toute forme de viande qu’elle qualifiait de «cadavre». «Cela m’avait frappée. Ils proposaient aussi le jeûne accompagné mais je ne l’ai pas fait. Heureusement ! Car un jour, je n’ai plus réussi à me lever. Je faisais une sorte de dépression.» Autrefois, on redoutait de ne pas manger ; aujourd’hui on a peur de ce que l’on mange. «Chez certains, cette obsession tourne à la névrose», souligne Gilles Lipovetsky. Plus la science progresse, plus la méfiance grandit. Même au pays de Descartes ! «La détox illustre une mise à distance de la technicisation de la vie et un recentrage de la personne sur le corps “vécu”, objet de sensations», explique-t-il. On revient au soin de soi en adoptant une écologie intérieure qui s’accorde  à nos aspirations « bio » et « éthique ». Mais rien d’altruiste dans cette démarche selon Gilles Lipovetsky qui y voit un « idéal narcissique ». On ne se purifie pas le corps pour élever l’âme et se rendre disponible aux grandes causes.
Notre nouvelle religion veut que l’on se nettoie pour être soi. 

DÉCRYPTAGE

Selon le naturopathe Pierre Juventon, détox renvoie à détoxication et à détoxination, selon que les poisons émanent de l’extérieur (inhalés ou ingérés) ou de l’intérieur (les déchets sécrétés par notre corps). Or détoxination est absent du dictionnaire ! Pour les linguistes, seul le mot « toxine » désigne les poisons car « toxique » a été adjectivé. Détox serait donc plutôt l’abréviation de détoxication ou détoxification.
Amputer la fin d’un mot permet d’adopter le rythme de la langue parlée. Mais détox laisse croire à un jargon de médecins ou de biologistes alors qu’il provient du marketing, estime la Voice of Young Science (VoYS), une association de jeunes scientifiques britanniques. «Aucun (fabricant) n’a pu donner une signification claire à ce mot», observent-ils après enquête.

Merci à Valérie Brunetière, Clara Romero et Aziza Boucherit, linguistes à l’université Paris Descartes.

 

Détox ou intox?

« Détox présuppose implicitement que nous sommes intoxiqués, ne pas l’être (qui, en principe, est un état ordinaire) devient extraordinaire. C’est un des nombreux retournements pervers de notre époque », note la linguiste Valérie Brunetière. Au final, tout le monde navigue dans l’ignorance. Pour éliminer ses toxines, on se réfère à un naturopathe, à la médecine traditionnelle chinoise, à la micro-nutrition, au sauna. On confond purification de l’organisme et amaigrissement. Et même si les spécialistes divergent, mieux vaut en voir un ! Notre culture d’hyperconsommation balance entre deux pôles contradictoires, selon Gilles Lipovetsky : une boulimie de valeurs hédonistiques (le renouvellement, l’excitation) et le culte de la santé incompatible avec cet excès de plaisirs. « La nouveauté est que cela ne s’inscrit plus aujourd’hui dans une tradition universelle mais dans un système mediatico-marchand qui diffuse des messages au nom du “principe de précaution” (5 fruits et légumes par jour, limiter la viande rouge). » 

Le credo de la détox

Faut-il aider l’organisme à éliminer les déchets dus à la pollution, aux excès et aux carences alimentaires ou à la surconsommation de substances chimiques (additifs, colorants, médicaments) ? La question divise. Pour les partisans de la détox, ce surplus ralentit son fonctionnement et affaiblit nos défenses, entraînant fatigue, maux de tête, irritabilité, insomnie, boutons… Afin de faciliter le travail des émonctoires (foie, reins, intestins, poumons et peau), les cures – généralement saisonnières – suppriment les substances toxiques (tabac, alcool, café), favorisent l’élimination (drainage, sudation, sport) et misent sur des aliments sains.

 

La mode de l’authentique

« Contrairement à l’Allemagne, pays plus hygiéniste où la détox existe depuis longtemps, les prises de conscience tardent à venir en France. Mais lorsqu’elles sont là, elles sont excessives et nous avons du mal à nous en détacher ! », ajoute l’ethnologue Delphine Lhullier. Excessif ? À Paris, l’hôtel Gabriel, premier « Hôtel Détox », vient d’ouvrir ses portes dans le Marais. « Entièrement dédié à la régénération de l’organisme », il mise sur un prototype élaboré par l’équipe du professeur Damien Léger au centre du sommeil de l’Hôtel-Dieu, diffusant dans certaines chambres des sons et lumières favorables à l’endormissement et au réveil.
Il met aussi à disposition une gamme de soins détoxifiants dans la salle de bains, des boissons anti-oxydantes au lounge-bar et des massages et soins à la carte. L’authentique est un marché florissant. « C’est l’ironie de l’histoire, relève Gilles Lipovetsky. Les gens qui se tournent vers des cures de jeûne ou des plantes dépuratives n’en demeurent pas moins des consommateurs. Ils entrent dans le cycle marchand alors qu’ils veulent rester vigilants pour des raisons vitales. Ils sont en quelque sorte des fashion victims de la médicalisation du monde. » 

elle l’a fait !

Armelle, 36 ans
« J’ai testé l’hydrothérapie du côlon et la cure de raisin à deux ans d’intervalle. À chaque fois, je me suis sentie régénérée. Mes ballonnements et mes maux de tête disparaissent. Je me désintoxique et retrouve un équilibre alimentaire que j’avais perdu. Je pense que ces périodes de purification sont bonnes pour le corps et pour le mental, car on se détend complètement. Il est vrai qu’aujourd’hui on baigne dans la détox. Il y en a trop. C’est difficile de s’y retrouver. Mais ces cures me permettent de gérer mon stress. Elles m’amènent à réfléchir, à revenir à l’essentiel, à retrouver de la modération dans l’hyper-consommation. Pendant ce temps, j’ai une vie sociale en berne, mais ensuite je savoure deux fois plus la convivialité. »

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