Comment mangent nos ados ?

Mal, ils le disent eux-mêmes. Mais qu’en est-il réellement ? Une équipe d’ethnologues a, pendant 3 ans, décrypté les habitudes alimentaires de quelque 1500 adolescents. Leurs conclusions sont surprenantes.

14 jeunes femmes ont partagé, de 2007 à 2009, la vie d’adolescents de 12 à 19 ans de toutes origines et de tous niveaux sociaux dans les régions de Strasbourg et Marseille. Elles se sont mêlées à leurs repas scolaires, à leurs sorties, à leurs réunions familiales. Elles ont pris des photos, recueilli leurs témoignages, leur ont demandé d’élaborer des carnets de consommation, ont scruté à la loupe leurs plateaux-repas, participé aux dîners familiaux. Certes, nos ados consomment sodas, hamburgers et autres barres chocolatées, mais ils revendiquent également le plaisir du dîner en famille, des petits plats maison ou de la cuisine de terroir de leurs grands-parents.

« À la cantine, ce n’est pas bon ! »

Premier poste d’observation privilégié : la cantine. Leur réprobation est unanime. L’odeur du lieu, tout d’abord, les incommode. «Avant même d’être à l’intérieur, ça sent mauvais ; je remonte mon écharpe sur mon nez», raconte un garçon de 15 ans. Cette hyper-sensibilité aux odeurs peut s’expliquer par les changements hormonaux de la puberté qui exacerbent les sens, notamment l’odorat. Ils se plaignent également du bruit et du peu d’intimité du lieu. «Il n’y a pas de fenêtres, on dirait une grotte.» Le manque de temps, la précipitation, «On n’a que 20 minutes pour manger !», constituent aussi un facteur déterminant dans leur appréciation. Avec autant de préjugés négatifs et une propension aux jugements tranchés, ils ne peuvent qu’éprouver de la répulsion pour les nourritures servies. «C’est fade et insipide, on ne reconnaît même pas les carottes des poireaux.» Certains ne mâchent pas leurs mots, c’est carrément «à vomir». Heureusement, restent le pain, la part de fromage et le dessert, quand la crème ne sent pas «le cheval», selon l’expression d’Eduardo, 14 ans. Coupé en deux, badigeonné de vinaigrette ou passé au four à micro-ondes avec un peu de sucre, le pain remplace avantageusement le gratin de courgettes froid. «C’est toujours mieux que de ne rien manger», admet Robin, 14 ans, tout en précisant : «C’est sûr qu’à la fin de la journée, on a faim. Le soir, on se rattrape en mangeant des plats faits maison.»

Des goûts et des regards

Il est vrai qu’entre les recommandations du Programme national nutrition santé, la gestion des coûts et les goûts des ados, on constate une contradiction totale entre les plats qu’ils aiment et les plats proposés. À la cantine, la nourriture est plutôt de consistance molle, bouillie, nageant dans du liquide. Or les adolescents préfèrent les textures croquantes, le cru et le croustillant, les produits fermes. «Si le fromage ne coule pas, il est bon ; j’aime quand il est un peu dur, comme quand il sort du frigo», explique Ludovic, 12 ans. «J’adore croquer les endives ou le concombre, c’est ferme et c’est agréable», ajoute Élise, 13 ans. Cette fermeté est un gage de fraîcheur, mais surtout de praticité puisque, à la maison, ils préféreront un camembert fait ou un fruit mûr. Mais un critère encore plus important que la texture des aliments va conditionner leur choix : le regard des autres. Ils choisiront un plat «pour faire comme les copains», ne pas avoir mauvaise haleine ou simplement par peur de la moquerie. «Ce que je ne supporte pas, c’est de me tacher. À la cantine, il faut que je fasse très attention. Souvent, je préfère ne pas manger un plat avec lequel je risque de me salir», avoue Sophie, 15 ans.

La liberté est dans la rue

Aussi, dès qu’ils peuvent choisir, leur décision est vite prise. Ils mangent dehors. Décision qui n’offre que des avantages : un cadre plaisant (un square, une place, le bord d’une rivière), le plaisir de se retrouver entre amis, une variété de choix alimentaires et, bien sûr, la joie d’échapper au regard censeur des adultes. En un mot, la liberté. Ils peuvent rire, crier, l’espace leur appartient. Manger à l’extérieur, «c’est comme danser sur l’herbe, tu te lâches, et peu importe ce que les gens pensent !», s’exclame Sophie, 15 ans. Plus que toute autre génération, celle-ci se retrouve face à un choix immense de nourritures nomades : hamburgers, kebabs, sandwichs, paninis, pizzas, pâtes en boîte, salades, soit une nourriture beaucoup plus diversifiée qu’il n’y paraît. Bien qu’ils connaissent les messages d’incitation à l’équilibre alimentaire, c’est souvent la mobilité permise par ces nourritures qui guide leur choix. La street food a été inventée pour eux. Grâce à elle, ils affirment leur identité générationnelle. «Ce qui se mange assis est pour les vieux», disent-ils. Comme dans la mode vestimentaire, la marque alimentaire est un signe de distinction. «Manger un sandwich banal, c’est comme si on achetait un jogging sans marque ; aller au Mac Do, c’est comme si on achetait un jogging Adidas. C’est, je ne sais pas, mieux vu», explique Kevin, 17 ans. Le partage de la nourriture entre amis marque également l’appartenance à une communauté. Coca-Cola, paquet de gâteaux ou sachet de pâtes chinoises Yum Yum1 dont la consommation semble particulièrement en vogue dans la région Alsace, tournent entre les mains des élus et chacun pioche à son tour. Au-delà des générations, le copain reste donc bien celui avec lequel on partage le pain… ou les Yum Yum.

Le must : les petits plats de grand-mère !

Purées, soupes, légumes, quiches, crumbles… Les adolescents peuvent citer de nombreux plats maison et mettent de plus en plus la main à la pâte. Il n’y a pas rupture de transmission entre adultes et adolescents, mais bien une transmission qui se bricole entre les exigences matérielles de chacun, les situations familiales et le temps disponible. Les Français de 12 à 19 ans ne sont donc pas des adeptes de la malbouffe, loin de là. « Nous, on préfère des plats cuisinés à l’ancienne. C’est bien meilleur !», s’exclame Aybüke, 18 ans. Et, par-dessus tout, la cuisine de leurs grands-mères ! «J’aime l’odeur de la soupe et des quenelles, explique Antoine, 18 ans. Chez mes grands-parents, il fait toujours chaud, c’est toujours convivial. Chez mes parents, il n’y a pas cette odeur de gâteau qui sort du four comme quand j’étais petit. Chez mes grands-parents, les odeurs n’ont pas changé, la soupe est toujours la même. Je ne suis pas un fan de soupe, mais celle de ma grand-mère, je l’aime bien. Elle fait des plats alsaciens, comme le porc au chou rouge et aux marrons, et ça sent dans toute la maison. Ma mère ne fait pas ce genre de plats, pour les préparer il faut du temps».

Négociations en cuisine

Les adolescents concilient donc ce paradoxe : dans une même journée, se distancier de ce qui est préparé à la maison et se rattacher à la culture familiale. Ce qui peut créer des conflits, notamment entre mères et filles, les premières exerçant une surveillance accrue sur l’alimentation des secondes, jusqu’à parfois leur imposer des régimes dès l’âge de 12 ans ! Le choix du repas reste l’objet de négociations permanentes, mais il arrive également que les adolescents demandent à leur mère, de leur propre chef, une nourriture moins lourde. Fatima, 15 ans, raconte : «Quand je fais les courses avec ma mère, je l’incite à acheter certains plats surgelés et à cuisiner moins gras. De son côté, elle m’emmène au marché et me fait comprendre l’importance des produits frais comme les légumes. J’apprends aussi qu’avant de venir en France elle cuisinait beaucoup plus équilibré que maintenant. Le tajine avec beaucoup de viande qu’elle nous prépare, c’est pour nous faire plaisir et nous montrer qu’il y a de quoi manger à la maison.» On assiste ainsi à un métissage culinaire plutôt qu’à une évolution tranchée, et si certains ados ajoutent ketchup ou mayonnaise pour amadouer les saveurs, les plats identitaires gardent, à leurs yeux, toute leur intégrité. Kévin, 17 ans, est très ferme : «Je ne peux pas mettre de ketchup dans un plat turc : c’est dégradant.»

La bataille des légumes

Même s’ils connaissent parfaitement les prescriptions du Programme national nutrition santé, elles leur semblent réservées aux obèses. Comme Sana, 18 ans, ils en soulignent les limites. «C’est contradictoire, ils passent une pub pour Mac Do et ils disent d’éviter de manger trop gras, trop salé.» Emmanuel, 19 ans, surenchérit : «Ils me font rire à nous prendre pour des débiles : quand on mange des chips devant la télé, on sait bien que ce n’est pas bon pour la santé ! C’est pareil avec les cigarettes, on sait bien que ce n’est pas bon…» Face à une normativité imposée, Maëlle, 13 ans, a tranché : «Le Mac Do, c’est bon, les fruits et les légumes, c’est équilibré.» Avoir assimilé les messages nutritionnels ne débouche pas sur une pratique effective, mais la question fait débat. «Il ne faut pas les croire, quand ils disent qu’on ne mange pas de légumes. C’est inévitable de manger des légumes, on mange tout ce que nous donnent nos mères», assène Nizar, 16 ans. Les légumes. Une bataille menée par des mères angoissées, comme Awatef, 38 ans, qui répète : «Comment je fais si elle ne veut pas manger ça ?». Anissa, 37 ans, a fini par ruser : «Pour qu’il mange un peu de légumes, je râpe des carottes dans une sauce pour les pâtes ou bien, comme il adore la pizza, des courgettes et des carottes dessus… et il me dit “c’est trop bon, maman“! »

Favoriser l’éducation alimentaire

Entre pression familiale, sociale et quête d’identité, les adolescents font un apprentissage important : gérer leur faim. La présence d’une identité alimentaire familiale et l’ancrage dans des traditions constituent un garde-fou nécessaire. Après une période de rébellion ouverte, propre à leur âge, les adolescents modifient leur comportement au fil des ans et reviennent à leurs origines alimentaires familiales. Si la période adolescente se manifeste toujours par une prise de distance par rapport à son environnement, l’exemplarité des habitudes alimentaires familiales reste donc d’actualité. Aussi, une éducation alimentaire, plutôt qu’une éducation nutritionnelle, apparaît de plus en plus nécessaire, l’important étant de continuer à leur proposer une autre nourriture que celle des fast-foods qui fait partie intégrante de leur construction identitaire à ce moment de leur vie.

1. Les Yum Yum sont des pâtes chinoises déshydratées que les adolescents réduisent en poudre et mangent à même le sachet avec les épices qui les accompagnent.

Les rappeurs aux fourneaux !

Passionné de cuisine, Akhenaton, leader du groupe de hip-hop IAM, confesse volontiers son goût de la bonne chère. Il anime désormais une émission sur Cuisine TV. Du hip-hop à la sauce italienne, il n’y avait qu’un pas pour le rappeur, qui cuisine quotidiennement pour ses enfants. Avec quelques amis, Moustic, Jamel Debbouze, Amel Bent, Sylvain Wiltord, Ramzy, Gabrielle Lazure, Bouga ou Leïla Bekhti, et dans une franche bonne humeur, il mitonne linguine au citron, cari de poulet ou encore jarret au miel et aux petits légumes. On en redemande !
Cuisine TV, Cosca Cook, tous les mercredis à 19heures.

Bon à savoir

Mieux vaut consommer un fruit frais qu’un jus de fruit. Les céréales vitaminées sont des bombes nutritionnelles ! Trop grasses, trop sucrées, leur goût est stéréotypé. Proposez plutôt à vos ados une tartine de pain beurrée avec de la confiture, dont le parfum changera au fil des saisons. Faites-les participer au marché, à la préparation des repas. En leur racontant l’histoire de la famille, vous les inscrirez dans une tradition culinaire. L’assiette doit être colorée, les aliments croquants. Les adolescents sont très sensibles à l’odeur et à l’apparence des plats. Si un ado mange dehors à midi, il appréciera d’autant plus, le soir, un dîner maison.

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