L’approche ludique de l’alimentation chez l’enfant

Qu’ils dessinent un coeur dans la purée ou une bouche sur des oeufs avec du ketchup, tous les enfants jouent avec leurs aliments. Faut-il s’en inquiéter ? Au contraire, cette approche ludique est essentielle, elle leur permet d’apprivoiser la nourriture et de goûter à tout.

Les jeux du bébé

Pour le très jeune enfant, la bouche est un moyen de connaissance. Les aliments sont avant tout des jouets qui se mangent et apportent un sentiment de réconfort, de plénitude. Tout, pour lui, se porte à la bouche, que ce soit comestible ou pas. Avant qu’il ne parle, comment pourrait-il autrement faire la différence ? La nourriture doit être pour lui un feu d’artifice de couleurs, de textures, de températures, de parfums. N’oublions pas que la présentation de son assiette joue également un rôle dans son appétence. Plus son assiette sera colorée et parfumée, plus l’enfant sera tenté de goûter à sa nourriture. Pour un bébé, le repas est un jeu parmi d’autres : un moyen privilégié de faire connaissance avec le monde. 

Pour un bébé, le repas est un jeu, un moyen
privilégié de faire connaissance avec le monde.

À la cantine

Traumatique pour certains, joyeuse pour les autres, la cantine est le plus souvent vécue comme un lieu de dégoût. Pourtant, lorsque les enfants y mangent, ce n’est pas l’espace alimentaire qu’ils recherchent mais bien l’espace de jeu. « On se retrouve entre copains », avouent-ils. La cantine est vécue comme une bulle de transgression dans le rythme scolaire de la journée, une autre récréation. Une liberté qui s’exprime également dans le champ alimentaire. À la cantine, personne n’est là pour vous imposer un choix. L’enfant transgresse le plus souvent la grammaire du repas : il commence par le fromage ou le dessert avant de consommer l’entrée ou le plat, sans vraiment pouvoir donner de raison évidente à son geste ; il improvise un jus de fruit artisanal en pressant entre ses mains, directement dans son verre, le citron qui accompagne le poisson ; il remodèle en boulettes les miettes d’un gâteau au chocolat que, perdues au fond d’une poche, il avalera plus tard ; sans oublier la traditionnelle joute de grains de raisin lancés dans la bouche, joute où les enfants rivalisent d’agilité et de précision1. L’introduction dans une action typiquement pratique et fonctionnelle d’une « action dénuée de tout sens matériel, de toute utilité » a finalement donné un sens à une prise alimentaire qui n’en avait pas2. Le jeu crée du lien avec l’aliment. En jouant ou en voyant jouer, un enfant aura envie de goûter d’une autre façon que celle imposée par la famille ou de goûter un aliment que sa famille ne lui présente peut-être pas. La cantine est un no man’s land transitoire, une jungle alimentaire à dimension enfantine, qui permet également de rencontrer l’altérité en dehors des règles établies par les adultes. 

En se concentrant sur ce que l’on mange,
on va à la rencontre de soi et à la rencontre de l’autre.

À table

À travers l’exemple de la cantine, nous voyons bien que le contexte dans lequel se déroule la prise alimentaire est tout aussi important que la prise alimentaire elle-même. Il est maintenant avéré qu’un repas pris sans bruits extérieurs qui viendraient gêner l’échange entre les convives, dans une ambiance sereine, sans règlements de comptes ni autres prises de bec, est la condition idéale pour une bonne assimilation des aliments. Et ce, pour une raison bien précise : le calme permet une mastication intelligente, une mastication attentive. On peut porter attention à ce que l’on avale et donc se focaliser sur le goût, échanger avec les autres à propos de ses sensations. Curieusement, en se concentrant sur ce que l’on mange, on va à la rencontre de soi et à la rencontre de l’autre. La dégustation permet de mieux définir ses propres goûts, de les réguler mais aussi de les exprimer et donc de découvrir ce que les autres ressentent. Afin de créer une ambiance propice, la télévision doit être définitivement bannie du repas pris en commun. Elle peut intervenir avant ou après mais jamais pendant. S’asseoir autour d’une table est depuis toujours un acte symbolique fort, un acte de réconciliation, de paix. La table est le lieu privilégié de la réunion de la famille, rendez-vous répétitif, quotidien, ritualisé. Comme une oasis dans le désert, un lieu et un moment à part dans la journée, auprès de laquelle les membres de la famille se rassemblent, se retrouvent, échangent, s’apaisent et se ressourcent. 

Entre dînette et clowneries

Autour d’une table s’établissent d’autres jeux. Pour un enfant, le premier jeu est de « faire comme si », d’imiter les adultes qui l’entourent, de reproduire leurs gestes, d’assimiler leurs habitudes, leur identité. La table est le lieu d’apprentissage et de codification par excellence. Au XIXe siècle, siècle où furent instaurées la salle à manger et les manières de table bourgeoises, les « jeunes filles de bonne famille » apprenaient, dès l’âge de huit ans, leur future rôle de maîtresse de maison en jouant à des jeux de dînette très sophistiqués. Il existait des règles selon chaque type d’hôtes, pour chaque circonstance, et la connaissance de ces règles permettait d’affirmer son rang. Ainsi le service du potage, de la salade, la mise de table ou le passage des plats aux convives étaient différents selon qu’il s’agissait d’une « dînette intime », d’une « dînette improvisée », d’une « dînette sans cérémonie » ou d’une « dînette d’apparat »3. Notre société contemporaine est loin de ces codes sociaux et privilégie, au contraire, la permissivité. Des chaînes de restauration rapide ont basé leur mode de fonctionnement sur ce laxisme et ces anti-manières de table en permettant à leurs (jeunes) clients de manger avec leurs doigts, de faire du bruit, de se lever de table, de jouer entre les prises alimentaires. Leur logo, un clown géant rayé de jaune et de rouge, symbole du rire, de la provocation et du cirque, en est un exemple frappant. Sans tomber dans l’un ou l’autre de ces excès, une éducation du goût efficace doit savoir jouer entre ses deux pôles et alterner le jeu et la règle en définissant avec précision chaque espace.

Le gâteau d’anniversaire

Il existe pourtant un moment où coexistent en toute harmonie rituel de table et permissivité : la célébration de l’anniversaire4. Le gâteau en forme de terrain de foot, de raquette de tennis, de ballon pour les petits garçons, de chaussons de danse ou de robe rose pour les petites filles, sont autant de représentations d’histoires personnelles. Étape après étape, année après année, chaque gâteau symbolise la progression d’un individu, l’élaboration de son identité. Comme les marches d’un escalier, cette célébration permet à l’enfant d’évoluer harmonieusement sur son échelle personnelle et sociale en étant à son tour identifié et fêté. Ce gâteau qui est son gâteau, en représentant la passion qui lui est chère, autorise dans le bonheur du partage et la joie de la fête toute transgression, toute débauche de sucre ou de bonbons, car ce « trop » est admis, ritualisé. C’est le jour où tout est permis. À travers le gâteau, on vient non seulement manger la passion de celui que l’on célèbre mais le manger lui, c’est-à-dire témoigner de son existence, de l’amour qu’on lui porte. 

Goûters magiques

« Jamais je n’aurais pu concevoir de fêter l’anniversaire d’un de mes fils sans lui faire son gâteau. Pourtant lorsque Félix a eu trois ans, ma cuisine était dans un tel chaos je venais à peine d’emménager dans un appartement en travaux – qu’il m’était impossible de cuisiner. La mort dans l’âme, j’ai acheté dans le quartier quatre millefeuilles et quelques petits jouets en bois : des panneaux routiers, des voitures, bref, des bricoles sans conséquence. Restait alors à me dépasser pour offrir coûte que coûte à mon petit Félix une fête digne de ce nom : un peu de réflexion, quelques bonbons et le tour a été joué. » Ainsi commence le livre de Marie-Christine Mahon de Monaghan qui, avec beaucoup d’astuces et quelques tours de mains très simples, transforme la moindre génoise en xylophone, en violon ou en manège.
Éditions Albin Michel, 2007.

 

Du jeu à la dégustation

Imitation, transgression, partage. Le jeu se glisse dans chaque mode de consommation alimentaire. Cette dimension ludique est très importante pour dédramatiser notre rapport à l’alimentation. Le discours d’un parent est par essence directif, autoritaire. L’adulte tend à faire disparaître le jeu qui menace son autorité. Chacun doit néanmoins savoir l’utiliser pour familiariser l’enfant avec certains aliments. Lui faire rechercher telle ou telle saveur, lui présenter un aliment qui présente une nouvelle texture, lui faire découvrir le parfum d’une nouvelle herbe, d’une nouvelle épice, est source d’un jeu quasiment inépuisable. Souvent une présentation plus ludique, plus colorée d’un plat, un jeu de recherches des goûts et des saveurs, dédramatiseront un refus net et définitif. Manger est une nécessité mais ne l’oublions pas, goûter est un jeu5.

A lire

1. Du plaisir en cantines, Meriem Guétat , Nourrir de plaisir,
Cahiers de l’Ocha n° 13.
2. Les jeux du manger, Jean-Pierre Corbeau, 17e congrès de l’Aislf, juillet 2004. www.lemangeur-ocha.com
3. Les délices des petites filles modèles,Souvenirs et desserts de la comtesse de Ségur,
Marie-Christine Clément,éditions Albin Michel.
4. Les nourritures célestes d’une fabrication identitaire : le gâteau d’anniversaire, Régine Sirota, Nourrir de plaisir,
Cahiers de l’Ocha n° 13.
5. « Imaginer un seul instant parler d’éducation gustative, voire nutritionnelle, en niant la dimension ludique relève d’une cécité qui serait (est ?) fatale à n’importe quelle politique de santé publique qui, sous le prétexte de la rationalisation, se méfie du jeu ».
Jean-Pierre Corbeau, Cahiers de l’Ocha n° 13.

Les apprentis du goût

Pour donner envie de goûter et de cuisiner à de jeunes enfants, rien ne remplace ce CD qui a été mis au point avec des écoliers de CE et CM. Il propose des activités,  des expériences et des chansons (écrites par les enfants et mis en musique par Henri Dès) autour du goût et des saveurs.
Mila éditions, 2007.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *