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DÉBATS

Le démon de midi

07 Juillet 2010 par Rubrique dirigée par Paul-Laurent Assoun
L'expression « démon de midi » fait partie du langage courant et même du parler populaire. Ce terme au fond mystérieux évoque, avec quelque ironie, la crise qui saisit l'homme en particulier, vers la moitié de sa vie, alors qu'ayant dépassé la jeunesse et atteint la maturité, il entre tout à coup dans une période de turbulence de son existence.

 

Cette crise «d'entre-deux âges» culmine dans un épisode passionnel qui prend pour objet une jeune fille, une femme elle-même au coeur de sa jeunesse. Bref, du jour au lendemain, celui qui mettait le cap sur une vie «rangée» et harmonieuse semble, à l'occasion de cette rencontre, survenue comme par hasard à ce moment-là, remettre tout en jeu et revivre une «seconde jeunesse», comme s'il repassait par son adolescence. L'écart d'âge est patent. L'homme en proie à cette passion, l'une des formes – aiguë – de la «maladie d'amour» que nous analysions dans le numéro précédent, s'éprend de cette jeune femme au point d'empiéter sur ses engagements conjugaux, voire de les dénouer et de se désengager à l'occasion de ses tâches professionnelles et de ce qu'il considérait jusqu'alors comme des «devoirs».

Paul-Laurent Assoun est psychanalyste et professeur à l'université Paris-VII. © PUF/Virginie Pelletier.

Le démon de midi, un thème littéraire


Le thème a inspiré la littérature – on sait peu que c'est un romancier catholique, Paul Bourget, qui a consacré à ce thème un long roman sous ce titre Le Démon de midi, en 1914. On en retrouve l'inspiration dans Damage, le roman de Joséphine Hart qui a fait l'objet d'une adaptation cinématographique de Louis Malle sous le nom de Fatale. Le scénario montre un homme parvenu à la stabilité et à la respectabilité – un intellectuel catholique dans le roman, un secrétaire d'État dans le film qui, à l'occasion d'une rencontre (dans le roman une jeune fille jadis aimée qui réapparaît dans sa vie à la quarantaine, dans le film une jeune femme, fiancée de son propre fils, qui exerce sur lui une violente attraction) subit une métamorphose. Dans ces deux versions, l'histoire se termine mal : par la mort du fils de l'intéressé, ce qui semble suggérer que ce jeu avec le temps a des effets transgressifs. Il y a certes bien d'autres formes de démon de midi, connaissant des dénouements variés. Dans certains cas, il s'agit d'un entracte, le «dissident» sortant de cette tourmente et «rentrant chez sa femme» légitime ; dans d'autres cas, il «refait sa vie» et concrétise ce nouveau départ. La psychanalyse intervient ici au-delà de tout jugement moral ou d'une position goguenarde – «les hommes sont bien comme ça !», «le voilà qui s'éprend d'une “jeunesse”», comme on dit –, il s'agit de comprendre ce qui se joue sérieusement là. Si nous avons consacré une étude spécifique et détaillée à ce phénomène*, c'est qu'il implique une véritable clinique de l'amour en sa signification inconsciente.

Un signifiant religieux


Si l'on parle de «démon», c'est que le sujet semble alors agir sous l'ascendant d'une force aussi irrésistible qu'énigmatique. Lorsque l'on assiste à un phénomène d'altération violent et inattendu chez un sujet, qui se manifeste par des transformations – du corps et du comportement – spectaculaires, on évoque, même si l'on n'y croit pas, l'action de démons, comme si l'on avait affaire à quelque phénomène de «possession». Parmi les démons, pourquoi celui-ci est-il «méridional» ? D'où vient l'expression «démon de midi» ? Elle est en fait tirée des textes sacrés. Le «démon de midi» est d'abord un signifiant : passé dans l'usage courant, il constitue une citation – qui s'ignore comme telle la plupart du temps – du texte biblique. C'est dans les Psaumes (Livre des hagiographes, livre IV, chant 91 du texte hébreu, chant 90 du texte gréco-latin, versets 5 à 7) que l'on trouve évoquée «l'épidémie qui exerce ses ravages en plein midi». On notera qu'elle est désignée comme une maladie et évoquée comme ce mal contre lequel «le juste» est immunisé, figurant à ce titre face aux «flèches qui voltigent le jour» en regard des «terreurs de la nuit» et «de la peste qui chemine dans l'ombre». Dans la version grecque des Septante, puis dans la vulgate latine, l'épidémie a été personnalisée en «démon» : d'où le daemonio meridiano que l'ancien français restituera comme «le diable méridien», de meridies, midi. Ce passage a été utilisé pour décrire plus spécifiquement ce que l'on appelait «acédie», «maladie des moines», espèce de dépression et d'agitation qui surprend ceux-ci à une certaine heure du jour et les plonge dans l'ennui et la désorientation – en sorte qu'ils ne songent plus qu'à sortir du cloître.

Midi à l'horloge de la passion


Pourquoi cette image de «midi» ? On désigne sous ce terme le moment précis qui marque la moitié de la journée. Le sujet concerné se trouve au «midi» de sa vie (ce que l'on appellera «crise de la quarantaine»). Midi est la seule heure qui se voit. Le paradoxe est que la confusion des deux aiguilles sur le cadran vient symboliser une espèce de suspension du temps (c'est l'heure du repos et de la sieste) avant de basculer dans ce que l'on appelle «après-midi». Mais cette immobilisation se traduit paradoxalement par un déchaînement. Midi est le moment où le soleil est au plus haut, mais c'est à l'heure où l'ombre est la plus raccourcie que le corps s'embrase. Transe qui ne va pas sans une sorte de panique : le dieu Pan est un des «démons de midi» (Roger Caillois) exemplaire, surgissant en plein midi et venant menacer les bergers de mort subite de frayeur. C'est de là que dérive le terme «panique» – de fait il y a une sorte de panique dans cet épisode. L'heure de midi, ensoleillée, est l'heure du farniente. Mais c'est aussi l'heure de tous les dangers, pour employer le langage de la «tentation». De l'insolation, certes… mais aussi des passions. En s'appliquant à la problématique profane, le terme a pris le sens d'une «tentation sexuelle» au moment où l'homme se trouve au zénith de sa vie. C'est le moment où il est le plus installé qu'il s'avère secrètement le plus vulnérable. Traditionnellement, les démons sont représentés comme travaillant dans l'ombre – à «minuit», tandis que ces démons agissent en pleine lumière – en quoi ils apparaissent encore plus actifs.

Le temps et le désir


C'est en ce point que la psychanalyse est requise. Que se passe-t-il donc chez un sujet «possédé» par le démon de midi – car comme dit Freud avec humour dans une lettre à Stefan Zweig de 1925, «notre façon prosaïque de lutter avec le Démon consiste en ceci que nous le décrivons comme un objet scientifiquement observable». Tout d'abord, on sent bien que cet accès passionnel et désirant est sous-tendu par une angoisse de vieillir, par l'érosion pulsionnelle. On dépiste à l'occasion un moment dépressif précédant la crise, celle-ci venant y apporter une sorte d'antidote. Comme si le sujet, dans une conjoncture de sa vie présente, réalisait que précisément il n'a qu'une vie… Par ailleurs, la «jeune fille en fleurs», pour employer le vocabulaire proustien, est choisie pour relancer le désir. Le sujet qui était endormi dans une forme de léthargie – plus ou moins confortable – éprouve, du jour au lendemain, le vif besoin de revenir sur le désir qu'il avait laissé en chemin. Il peut même arriver qu'il y ait des bonheurs assommants, voire déprimants : l'analyse montre que, alors même que l'on aspire au bonheur, l'état de quiétude peut être secrètement difficile à supporter. Il faut au sujet une tension pour relancer les ressorts du désir et «se sentir vivre».
C'est ce qui arrive en l'occurrence. Ce que le «démonisé» attend de la femme choisie, c'est qu'elle donne des couleurs neuves à son désir. Il aspire, étreignant son corps, à réétreindre sa propre capacité à désirer. Si l'objet est passionnément convoité, on devine qu'il s'agit d'un prétexte au narcissisme de se réanimer – ce que l'on désigne conventionnellement comme une «seconde jeunesse», espèce de transe narcissique. La jeune fille en fleurs n'est pas simplement une femme jeune, c'est en quelque sorte la jeunesse prenant corps, ce qu'illustre son incarnat.
On entrevoit que cette «jeune fille en fleurs» est élue pour (re)donner corps à la pulsion et, au-delà, au «désirable». Cela «bouge» à la fois dans le corps propre et dans l'objet investi d'affect, ce qui est une caractéristique de la passion amoureuse. C'est l'objet «flambant neuf», dans le fantasme de l'amoureux, qui a pour fonction de produire la reviviscence désirante. L'amoureux, qui n'est plus de la première jeunesse, la retrouve fantasmatiquement en l'incarnant dans celle qui, elle, se trouve encore à l'orée de sa vie, et qui, de son côté, peut trouver dans cet amant d'une autre génération un attrait de nature oedipienne, selon un processus au reste complexe.
Il y a certes une illusion dans cette histoire et même certains éléments comiques qui côtoient le vaudeville, comme chaque fois qu'opère un déni. Mais en ces moments, comme on le sait, rien n'arrête le sujet. Il échangerait toute la sécurité heureuse du monde contre ce délicieux désordre. De plus il y va d'une dimension tragique, celle d'un moment de vérité du désir.

Le corps en acte


Dans cette espèce de tableau clinique de l'expérience, on comprend le rôle du corps. Ce qui est remarquable dans le démon de midi, c'est que «l'ancien homme» – celui de la veille ! – cède brusquement la place à «un nouvel homme», qui se trouve être à ses propres yeux un jeune homme (même si l'état civil le dément). C'est comme si son acte de naissance bien établi était relégué symboliquement au statut de «faux papiers». Bref, le «démonisé» de midi se réincarne en jeune premier de sa vie pulsionnelle. On voit le problème, le corps organique, lui, continue à vieillir – c'est la loi de la castration réelle du «vieillissement». Mais le corps pulsionnel ne l'entend pas, si l'on ose dire, de cette oreille.
Le démon de midi, cette passion de plein midi, peut d'ailleurs se voir à l'oeil nu en quelque sorte, en ses manifestations corporelles chez le sujet, par la transformation du corps. Il impose à l'occasion le renouement avec des habitudes vestimentaires d'un autre âge. Ces oripeaux lui servent à remonter sur la scène de «jeune premier». Déguisement touchant, parfois vaguement ridicule, mais qui s'explique par la volonté de mettre en harmonie la transformation intérieure et l'apparence rénovée. Il repasse ainsi par une adolescence que, dans certains cas, il a manquée. D'autres signes le confirment : ainsi certains se lancent-ils dans une révolution diététique afin de retrouver une silhouette juvénile. Façon différente d'habiter un corps rénové. Tout cela ressemble à une métamorphose, terme qui, dans la logique inconsciente, désigne régulièrement une régression. Sauf à s'aviser que celle-ci n'est pas simple retour à une étape antérieure, mais reviviscence pulsionnelle, comme par hasard mobilisée à ce moment-là, en rencontrant sur sa route cet objet porteur de Jouvence.
S'il s'agit bien d'une régression, celle-ci ne se réduit pas au retour mécanique à une étape dépassée du développement : c'est dans la désunion pulsionnelle – d'Éros (Amour) et de Thanatos (Mort) – qu'elle prend sa vraie dimension.

La leçon de l'histoire : le temps, le désir et la mort


Mise à l'heure des horloges du désir dont Freud a formulé le principe en une dense formule dans les Considérations actuelles sur la guerre et la mort : «Le penchant à exclure la mort des comptes de la vie a pour conséquence bien d'autres renoncements et exclusions.» En ce moment d'enthousiasme, le sujet entre dans la «conduite à risque» au sens le plus radical, puisqu'il prend le risque de conformer sa vie à l'urgence de son désir du jour. Ce sont aussi des moments où le sujet se sent embarqué pour de bon dans la vie. Non seulement vivant, mais à bord de sa vie. Il réalise alors qu'il «n'a qu'une vie». Le sujet du démon de midi se sent à nouveau «vivant» parce que désirant, ce qui marque la résurgence d'un corps oblitéré.
Ne pas exclure la mort des comptes de la vie, qu'est-ce que cela signifie ? Qui n'engage pas sa vie dans la pensée de la mort ne désire pas. Il ne peut désirer pour de bon, assumer les échéances de son désir s'il n'inclut, au coeur de sa vie, la pensée du réel, soit le possible de la mort. En d'autres termes, s'il compte sur un rattrapage, il est prêt à tous les «arrangements», par exemple, remettre soigneusement au lendemain ce qui risquerait de l'engager ici et maintenant dans le réel de son désir. Le plus remarquable sans doute est que le sujet, en ce moment de vérité, advient à une angoisse qui soit sienne et qu'il ne récuse plus. Cette angoisse, avec sa «note» propre, procède de ce qu'il l'affronte sans plus se voiler la face. Ce rapproché du temps, en une sorte de Carpe diem («cueille le jour»), rend le sujet pour de bon contemporain de lui-même.
Voilà donc de quelle oreille on peut entendre ce type d'épisodes, quand il se trouve interrogé par exemple dans le cadre d'une psychanalyse. On ne peut l'évaluer qu'en en comprenant la portée subjective au moment où il survient. D'une part, il s'agit d'une sorte de passage à l'acte ; de l'autre, il y va d'une sorte de réveil. Bref, là où son «démon» était, le sujet a à advenir pour s'y reconnaître…


À lire


* Le démon de midi
Paul-Laurent Assoun, éditions de l'Olivier.









Leçons psychanalytiques
Paul-Laurent Assoun

Le Fantasme

Éditions Economica.











Leçons psychanalytiques
Paul-Laurent Assoun

L'Angoisse
Éditions Economica.











Les démons de midi
Roger Caillois, éditions Fata Morgana.








 

 

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