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Photo Stéphane de Bourgies

PSYCHO

Facebook la nouvelle agora ?

15 Décembre 2011 par Michèle Lajoux

En moins de 8 ans, le réseau social est devenu planétaire. Certains s'en méfient, d'autres sont addicts, mais la plupart des internautes possèdent un compte. Voici l'expérience très personnelle qu'en a fait la romancière Michèle Lajoux*.

 

Auteure de romans, j'utilise Facebook pour compléter la promotion de mes livres. J'ai plus de 5 000 amis que j'emmène avec moi lors de mes pérégrinations via mon smartphone. J'envoie, je poste sur mon mur en temps réel une photo, une chanson, une réflexion. Je fréquente les manifestations littéraires et les séances de dédicace sont souvent pour moi l'occasion de rencontrer des Friends. Je me souviens de Jean-Jacques : «Je suis un ami de FB ! Tous les jours je vais voir ce que vous faites sur votre mur. Je n'interviens jamais. Je suis dyslexique, dysorthographique. Je lis ce que les autres écrivent.» Le lendemain, je poste sur mon mur : «Il est moins grave de faire des fautes d'orthographe que des erreurs de pensée.» Il fut le premier à cliquer sur J'aime. Plus tard, Cathy, une amie drôle et dynamique avec laquelle j'échangeais depuis deux ans, m'est apparue en fauteuil roulant. L'émotion a troublé ma voix. Jamais, lors de nos conversations virtuelles, je n'avais soupçonné son handicap. Elle me parlait gaiement de son travail, de sa ville, de ses amis, de ses activités professionnelles, mais aussi de ses attentes sur ce réseau.

Facebook fait partie de ma vie. Le premier clic a suscité ma curiosité, le deuxième m'a fascinée, le troisième m'a accrochée. J'entendais pourtant garder mes distances et rester spectatrice de ce nouveau jeu social. Étrange addiction. On y entre, on n'en sort plus. Surprenante planète avec ses codes, sa langue. On poke, on poste, on linke, on demande en amitié, on aime, on identifie, on tague, on partage, on bloque. Une cour de récréation pleine de MDR, ;-) LOL, ^^ dans laquelle certains avouent passer trop de temps. Détente au milieu d'un travail. Temps volé sur l'ennui. Étonnantes amitiés virtuelles. Se promener sur FB n'est pas une errance dans un monde peuplé d'ombres impalpables. Parfois un ami peut prendre plus de densité qu'une relation de la vie réelle.  

Les amis virtuels remplacent-ils les amis de chair ? Plus lointains mais souvent plus proches, ils sont parfois plus intimes en raison de leur incognito. Des amitiés improbables se lient, des individus qui n'avaient aucune chance de se croiser, éloignés géographiquement, socialement, culturellement communiquent. Je parle à mon voisin du temps qu'il fait, mais j'échange mes impressions sur le bouleversement climatique avec un ami du bout du monde. Certains spécialistes de la psychologie des nouvelles technologies ont mis en évidence une corrélation possible entre l'utilisation de réseaux sociaux et des tendances narcissiques. Mais Facebook peut aussi susciter l'empathie virtuelle et favoriser la capacité de ressentir les émotions d'autrui à distance. Des gens insatisfaits de leur vie, inactifs ou dévalorisés, ont à leur disposition un espace d'expression sur les sujets qui les passionnent: littérature, cinéma, musique, philosophie. Mais aussi humour et défoulement.

Libérées des codes sociaux, les personnalités s'y révèlent plus authentiques. Selon les jours, Facebook est un café philo, un salon littéraire, un ciné-club, tout et rien selon les initiateurs. Les timides sont insolents, les sérieux font de l'esprit, les superficiels deviennent profonds. On s'affiche tel que l'on est ou que l'on se rêve, avec ses passions, son humour, sa mélancolie. Une simple phrase ou une photographie peuvent susciter des réactions vives et déclencher, parfois, des centaines de commentaires polémiques. Et si, finalement, c'était cela Facebook ? Parler gravement de futilités et futilement de gravités. Onomatopées, fautes d'orthographe, émaillent les commentaires et pourtant, malgré leur simplicité apparente, s'y égrènent réflexions pertinentes et esprit critique. Facebook est à l'image du Net. À côté du médiocre, beaucoup d'intelligence et de culture circule. Si apparemment on s'étripe pour des vétilles, on aboutit généralement à un consensus de bon aloi sur les problèmes graves. Pour autant, il est des endroits sur notre planète où les idées démocratiques se diffusent vivaces sur Facebook malgré le musèlement de quelques régimes politiques totalitaires.


Le monde selon Facebook

Ce qui n'était qu'un trombinoscope virtuel créé en janvier 2004 par un jeune étudiant de Harvard, Marc Zuckerberg, est aujourd'hui devenu une communauté qui compte plus de 700 millions de membres. L'économiste et philosophe Jérôme Batout lui a consacré un article passionnant dans la prestigieuse revue de l'historien Pierre Nora Le Débat* (numéro163). «Facebook a mis le doigt sur un formidable besoin social. Le site a clivé l'espace public comme aucun site internet n'a réussi à le faire à présent. Le réseau social est devenu un enjeu politique» explique-t-il. Retrouvez l'intégralité du texte sur www.le-debat.gallimard.fr


Au-delà des frontières, des religions et des peuples, se met en place un nouvel espace d'expression démocratique. Au début de l'année, le Maghreb a été le théâtre de soulèvements politiques et sociaux. Les nouveaux modes de communication y ont joué un rôle essentiel. Déjouant les censures et la répression, des manifestations ont été coordonnées, des informations diffusées et la révolution du Jasmin en Tunisie a eu lieu. En créant un espace de parole libre pour ceux qui en sont privés, Facebook est peut-être devenu l'Agora du XXIe siècle.

*Elle a publié aux éditions du Cherche-Midi : Puisque c'est ça la vie, Le guetteur du Midi.  

 

 

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