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Photo Dr Taha - CHU Amiens 0 commentaire(s)

SANTÉ

Greffe de visage 5 ans après

01 Juillet 2010 par Propos recueillis par Julie Pujol
En 2005, la première greffe partielle de visage au monde était réalisée par une équipe française. Une opération qui ouvrait la voie à la greffe totale du visage. Nous avons rencontré le professeur Devauchelle du centre hospitalo-universitaire d'Amiens.

 

Pause Santé : Vous avez opéré, il y a quelques mois, un jeune homme de 26 ans défiguré par une explosion, comment se porte votre patient ?
Professeur Bernard Devauchelle : Il va bien. Il peut à nouveau parler, s'alimenter [autrement que par une sonde, ndlr], et avoir une vie sociale. Il a un peu maigri mais il va vite récupérer.

A-t-il accepté sa nouvelle apparence ?

Assez vite, oui. Il faut imaginer sa situation : il était mutilé, et ce nouveau visage lui offre l'occasion d'améliorer considérablement son handicap. Bien sûr, il aura toute sa vie un regard particulier sur son corps qui, tout en lui étant étranger, le fait vivre…

Comment le greffon prend-il vie ?
C'est assez magique. Au départ il a un aspect amorphe, puis peu à peu, au fil des mois, les nerfs repoussent, les muscles se mettent en marche. Le visage s'anime, retrouve une sensibilité.

Le receveur aura-t-il le même visage que son donneur ?
Non, parce que le greffon se moule sur le squelette sous-jacent. Le résultat final ne ressemblera donc ni au visage qu'avait le receveur avant, ni à celui du donneur.

L'organisme du patient pourrait-il rejeter la greffe ?

Avec les greffes d'organes, on sait effectivement que le transplant a une durée de vie limitée. Au bout d'un moment, il peut cesser de fonctionner. Mais pour le visage, qui n'a d'autre fonction que motrice et sensitive, il ne semble pas y avoir ce problème de rejet chronique. Il est cependant encore trop tôt pour en être sûr. En 2005, le Comité consultatif national d'éthique avait rendu un avis plutôt défavorable pour la greffe de visage. En effet, mais il avait laissé une porte ouverte en autorisant la transplantation du triangle nez - lèvres - menton. C'est ce qui a été fait sur la première patiente. Aujourd'hui la technique a prouvé son utilité, et l'on peut pratiquer des greffes de visage complet s'il le faut.

Vous êtes également l'auteur de la première greffe de visage mondiale, sur Isabelle Dinoire, mordue par son chien. Presque 5 ans après, quel bilan en tirez-vous ?
Je pense qu'il est encore prématuré de parler de bilan. Nous en sommes toujours au stade de l'expérimentation. Mais chaque jour qui passe est en termes de greffe de visage une confirmation du bien fondé de la technique. Deux des patients ayant subi cette chirurgie sont décédés… Oui, malheureusement. Mais chaque nouvelle intervention est une découverte. Et à chacune d'entre elles, nous nous améliorons. Il ne faut pas oublier que ces greffes permettent de sortir de situations jusque-là insurmontables. Et le résultat est au-delà de nos espérances : on parvient à redonner au patient non pas un masque, mais un visage qui fonctionne, capable d'expression.

Pourquoi opter pour la greffe de visage plutôt que pour une autre technique chirurgicale ?
L'autotransplantation et les méthodes classiques de réparation sont toujours utilisées pour reconstruire des visages, notamment ceux de grands brûlés ou de personnes atteintes de malformations. Mais lorsque la lésion est importante et la perte de substance irréparable esthétiquement et fonctionnellement, seule l'allogreffe peut apporter une véritable bénéfice.

Comment sont choisis les patients ?
La première indication est une défiguration très importante. Il faut aussi un potentiel d'avenir, donc la personne doit être jeune. Enfin, elle doit se montrer solide psychologiquement, nous convaincre qu'elle est prête à accepter les contraintes, et à suivre les traitements à vie. Pour 150 demandes reçues, nous avons dû en rejeter 95 %.

Pourquoi 4 pays seulement (la France, les États-Unis, l'Espagne et la Chine) se sont-ils lancés dans ce type d'interventions ?

On peut effectivement s'interroger. Des personnes sont défigurées partout dans le monde. Mais c'est une intervention complexe, qui ne laisse pas le droit à l'échec. Elle est extrêmement lourde à organiser car elle nécessite la mobilisation d'une équipe d'une cinquantaine de personnes. Enfin, il faut des donneurs. Au Japon, par exemple, les médecins ne peuvent réaliser ces interventions parce qu'ils n'en trouvent pas. Chacun d'entre nous peut s'interroger : que ferait-on si on nous demandait de prélever le visage d'un de nos proches décédé ?


Définitions


Autogreffe ou autotransplantation : Utilise un greffon issu du patient lui-même : peau, mais aussi muscle, graisse ou segment osseux. Méthode de base de la chirurgie plastique reconstructrice actuelle.
Allogreffe ou allotransplantation : Utilise un greffon issu d'une autre personne que le malade lui-même. Ce greffon peut être un organe (foie, rein, coeur…), des cellules ou des tissus.


Traitement immunosuppresseur de nouvelles perspectives


Après une greffe, il est naturel que l'organisme cherche à éliminer le corps étranger que représente le tissu transplanté. Pour éviter cela, le patient doit prendre toute sa vie des médicaments immunosuppresseurs : un traitement lourd, que les médecins espèrent un jour pouvoir alléger, voire supprimer. C'est dans cette optique que la dernière transplantation de visage a été associée à une greffe de moelle osseuse du donneur. Un procédé qui pourrait faciliter la prévention du rejet.


Greffe totale du visage


Elle a eu lieu en Espagne sur un jeune homme. Les chirurgiens ont transplanté la peau et les muscles ainsi que le nez, les lèvres, l'os maxillaire supérieur, les dents, le palais, les pommettes et la mandibule. De son ancien visage, le patient ne conserve que les yeux et la langue.


Les Chiffres


Depuis le 27 novembre 2005, date de la première greffe de visage, 10 autres greffes de ce type ont été pratiquées en France et dans le monde. Deux patients sont décédés : le premier n'avait pas suivi son traitement immunosuppresseur ; l'autre, greffé simultanément du visage et des deux mains, est mort d'un arrêt cardiaque lors d'une opération destinée à soigner son visage qui s'était infecté.


Isabelle Dinoire, première greffée du visage


«Quand je me suis vue [après l'opération, ndlr] je me suis dit : C'est pas pensable qu'ils aient réussi à ce point-là. (…) Jamais je n'oublierai ce moment. Les premiers jours je n'ai pas trop cherché à me revoir à cause des fils qui faisaient comme des tourbillons. Et puis à l'intérieur, il y avait une sensation… Ça ne m'appartenait pas. C'était mou. C'était atroce. C'était… je ne sais pas si c'est bien de dire cela… c'était écoeurant. Quand on réfléchit, le plus dur à accepter, c'était ça : avoir l'intérieur de la bouche de quelqu'un d'autre. (…) “L'autre“ elle restera présente tout le temps. C'est un don trop fort pour oublier que c'est à elle. (…)  Au début, oui, je lui parlais, je la remerciais. (…) »
Témoignage extrait du livre, Le baiser d'Isabelle, de Noëlle Châtelet,
éditions du Seuil, 18 €.


Description des 3 schémas de la greffe :


1 / Représentation du visage du patient avant l'intervention.
Toute la partie inférieure du visage a été arrachée lors d'une explosion accidentelle. Les lèvres, les joues, le menton, les maxillaires et les muscles du plancher buccal sont détruits.



2 / Représentation des tissus composites greffés (peau, tissus musculaires, os, vaisseaux, nerfs).
Une fois la fixation osseuse effectuée, la circulation sanguine est rétablie en suturant, sous microscope, les artères et veines du patient à celles du transplant. Puis chaque muscle, chaque nerf, sont eux aussi reconnectés. Enfin, les tissus dermiques sont reconstitués depuis le cou jusqu'à la base du nez.

3 / Simulation informatique de la reconstruction.
Après une intervention de 19 heures, le greffon est en place. Pour respecter la dignité du donneur, la zone prélevée sera restaurée à l'identique grâce à un moulage effectué avant le prélèvement.

Illustration : Dr Taha - CHU Amiens

 

 

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